Conservatoire
du Patrimoine
des Abbayes
Page de titre du Voyage littéraire de deux religieux bénédictins, Paris, 1717
Paris, 1717. L’exemplaire du Getty Research Institute, sur Internet Archive.

Saint-Maur · 1708-1724

Voyage littéraire de deux religieux bénédictins

dom Edmond Martène et dom Ursin Durand · Paris, six libraires · un volume in-quarto en deux parties ; un second en 1724

Deux bénédictins prirent la route en 1708 pour rassembler les pièces dont aurait besoin une nouvelle Gallia christiana, et firent imprimer le journal de leur recherche : tombeaux relevés sur place, pierre romaine tirée de terre, édifices décrits qui ne sont plus debout.

Auteurdom Edmond Martène, 1654-1739, et dom Ursin Durand, 1682-1771 — ni l’un ni l’autre nommé sur la page de titre
Première éditionParis, 1717, aux dépens de six libraires
ÉtendueIn-quarto ; le volume de 1717 en deux parties, [6]-312-296 pages, avec gravures
EnsuiteSecond volume, Paris, Montalant, 1724 · édition critique par Daniel-Odon Hurel, thèse de doctorat, 1991
Le lireInternet Archive

Envoyés en quête des preuves

En 1717 sortit de six boutiques parisiennes — Delaulne, Foucault, Clouzier, Nyon, Ganeau, Gosselin — un in-quarto dont la page de titre ne nommait aucun auteur. Ils étaient deux : dom Edmond Martène, né à Saint-Jean-de-Losne en 1654, et dom Ursin Durand, né à Tours en 1682 et profès à Marmoutier à dix-neuf ans. Leur chapitre général les avait envoyés recueillir ce dont la nouvelle Gallia christiana aurait besoin. Martène partit en 1708, Durand le rejoignit en avril 1709, et tous deux étaient de retour en 1713.

La préface fait le compte de la moisson : six années de route, « près de cent évêchez, & plus de huit cent abbayes », près de trois cents évêques inconnus de Claude Robert et des frères Sainte-Marthe, plus de deux mille pièces destinées à servir de preuves. Qui espérait un récit était prévenu : la relation est écrite « d’une manière simple & naïve, telle qu’il convient à des solitaires, dont on ne doit pas attendre un stile fleuri ».

Feuillet d’un carnet manuscrit portant des épitaphes relevées et des notes marginales
Feuillet 11 d’un carnet du voyage : épitaphes des vicomtes de Poix, copiées telles qu’elles se présentaient, avec des notes dans la marge.Bibliothèque nationale de France, Français 15254 · via Wikimedia Commons · domaine public

Après Pâques, à cheval

Daniel-Odon Hurel, qui en a donné l’édition critique dans une thèse de doctorat en 1991, décrit l’ordinaire de ces courses. Ils allaient à cheval en habit monastique, partant après Pâques de Marmoutier de Tours ou de Saint-Denis et rentrant à la fin de décembre ou en janvier, souvent avec un guide ou un valet, logeant le plus souvent dans les abbayes mais assez régulièrement dans les auberges, surtout en Allemagne en 1718. Le seul mois d’octobre 1711 les mena à Saint-Chinian, Béziers, Agde, Valmagne, Aniane, Saint-Guilhem-le-Désert, Lodève, Millau, Sylvanès et Albi.

Ils avaient formé le dessein de parcourir les électorats de Trèves, de Mayence et de Cologne après Pâques 1713, « mais la guerre qui porta les armes en Allemagne, nous obligea à changer de dessein ». Le jeudi 20 avril, ils quittèrent Saint-Denis pour l’abbaye de Royaumont, ayant souffert « du froid, du vent & de la neige » (seconde partie, p. 152-153).

Planche gravée d’un tombeau sculpté à Saint-Remi de Reims, dont les figures sont désignées par des lettres
Saint-Remi de Reims : un tombeau revendiqué à la fois pour Hincmar et pour Raoul-le-Verd, gravé et lettré de A à K afin que le lecteur pût en juger lui-même. Seconde partie, p. 81.Exemplaire du Getty Research Institute · via Internet Archive · domaine public

Ouvrage enrichi de figures

La page de titre promet des figures, et elles tiennent leur promesse. La planche de Reims ci-dessus donne la méthode : un tombeau contesté est gravé, ses figures désignées par des lettres, chaque lettre expliquée « afin que les sçavans & les antiquaires puissent en porter un jugement plus certain » (seconde partie, p. 81-83). À Saint-Irénée de Lyon, une inscription gisait à demi enfouie devant l’église : « nous fîmes apporter un pic & une besche, & nous la découvrîmes entierement » (première partie, p. 234). À Autun, il ne leur parut rien subsister d’ancien de Saint-Andoche que les burettes, de bronze « ce me semble », et l’une d’elles est gravée à la page 159, là où la phrase s’achève.

Une part de ce qu’ils décrivent ne peut plus être confrontée à la chose même. La rotonde de Saint-Bénigne de Dijon, « une église à trois étages, faite en rond … & ouverte par le haut » (première partie, p. 142-143), fut abattue en 1792 ; sa crypte fut retrouvée par hasard en 1844.

Figure gravée d’une burette de bronze portant un ange dans un médaillon, imprimée dans le texte
Autun : l’une des burettes de Saint-Andoche, gravée à la page 159 immédiatement au-dessous des mots « En voicy la figure. »Exemplaire du Getty Research Institute · via Internet Archive · domaine public

Un carnet subsiste : Paris, Bibliothèque nationale de France, Français 15254 — 107 feuillets, 160 sur 107 millimètres, demi-reliure, catalogué seulement comme « Ms. autographe », raturé et récrit entre les lignes. La bibliothèque ne nomme pas la main ; Hurel tient les relations manuscrites conservées pour celles de Durand, et en cite une seconde, Français 20941.

Le second volume sortit de chez Montalant, quai des Augustins, en 1724 ; sa page de titre reprend celle de 1717, et le nom de Second voyage littéraire, sous lequel on le cite toujours, ne paraît que dans les pièces liminaires. À la suite des voyages, il imprime trois textes plus anciens : une ambassade en Angleterre en 1381, l’Iter Indicum de Balthasar Springer, et une relation latine de l’armée de Charles VIII en Italie. La Gallia christiana qu’ils alimentaient commença de paraître en 1715, comptait treize volumes en 1785, et fut achevée par d’autres mains en 1865.

Pourquoi ce livre ici

Le travail du Conservatoire est ici de même nature, à plus petite échelle : lire ce qui subsiste d’une seule maison bénédictine et dire d’où vient chaque affirmation. Martène et Durand sont utiles pour une raison sans éclat : ils ont noté ce qu’ils voyaient au moment où ils le voyaient, nommé l’abbaye et la page, et laissé leurs conjectures marquées comme conjectures. C’est la règle du programme de recherche et de la bibliothèque réunie pour le soutenir.

SourcesLes trois gravures reproduites ici proviennent de l’exemplaire de l’édition de 1717 conservé au Getty Research Institute et mis en ligne sur Internet Archive, où le volume entier peut être lu ; le feuillet du carnet est Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Français 15254, publié sur Wikimedia Commons. Tous sont dans le domaine public. La collation de 1717 suit la notice de la Bibliothèque nationale de France pour son exemplaire RES4-L45-35. Aucune collation des planches établie par une bibliothèque n’a été vue ici : la description d’un libraire portant sur les trois parties fait état de dix planches gravées, dont deux dépliantes, et aucun graveur n’est nommé nulle part. L’édition critique de Hurel était une thèse de doctorat de 1991, et les catalogues divergent sur l’université : theses.fr donne Tours, une notice de l’Institut national d’histoire de l’art donne Lille-III.