Saint-Maur
Une œuvre à relever
1790 : la Congrégation de Saint-Maur est dispersée. 1833 : à Solesmes, dom Guéranger recommence. Le Conservatoire garde la leçon : ce que l’on n’a pas le pouvoir de rétablir, on peut encore l’étudier, le garder et le transmettre.
Le martyre de la Congrégation
Le 13 février 1790, l’Assemblée constituante déclare que la loi ne reconnaîtra plus les vœux monastiques solennels et supprime les ordres où ils sont en usage. En quelques mois, cent soixante-dix ans de travail commun sont démembrés : les communautés sont dispersées, les maisons vendues, les bibliothèques et les chartriers saisis. Les manuscrits de Saint-Germain-des-Prés, chef-lieu de la Congrégation, prennent le chemin des dépôts publics ; ils forment aujourd’hui l’un des fonds majeurs de la Bibliothèque nationale de France.

À la tête de la Congrégation se tient alors dom Ambroise-Augustin Chevreux, né à Orléans en 1728, élu supérieur général en 1783, choisi en 1789 par le clergé de Paris comme député aux états généraux. Il ne consent pas au serment exigé du clergé sans en excepter expressément ce qui relève de l’autorité spirituelle ; il est dès lors tenu pour réfractaire. Arrêté après le 10 août 1792, enfermé au couvent des Carmes, il y est massacré le 2 septembre 1792 avec la plupart de ses compagnons de captivité. Il est mort martyr, et l’Église l’a reconnu pour tel : Pie XI l’a béatifié en octobre 1926 parmi les cent quatre-vingt-onze martyrs de septembre. Des moines de la Congrégation périrent avec lui ; d’autres furent dispersés, emprisonnés ou exilés.


PRO FIDE ET ECCLESIA
PAX
DOM CHEVREUX
ULTIMUS SUPERIOR GENERALIS
O. S. B.
Pour la foi et pour l’Église · Paix · Dom Chevreux · dernier supérieur général · de l’ordre de saint Benoît
Inscription de l’autel de la chapelle Saint-Benoît, en l’église Saint-Germain-des-Prés, à la mémoire du dernier supérieur général de la Congrégation de Saint-Maur.
Un mot de cette épitaphe est le même que celui qui, depuis Mabillon, couronne les pages de titre mauristes et figure en tête de ce site : PAX. La Congrégation s’est éteinte sur la parole qu’elle avait inscrite sur ses livres : PAX, donnée pour épitaphe à un martyr.
L’exemple de Solesmes
Quarante ans plus tard, un prêtre du Mans, dom Prosper Guéranger (1805-1875), rachète le prieuré de Solesmes promis à la démolition. Le 11 juillet 1833, il s’y installe avec trois compagnons. Ils n’ont ni congrégation, ni fortune, ni garantie : ils ont une maison, une règle et des livres. En 1837, le Saint-Siège reconnaît la communauté, érige le prieuré en abbaye et en fait le chef d’une Congrégation de France ; dom Guéranger en est le premier abbé.
De ce recommencement sont sortis le relèvement de la vie bénédictine en France, la restauration du chant grégorien et un renouveau de l’érudition monastique. La leçon tient en peu de mots : on ne restaure pas une institution par un décret, mais par un lieu, quelques hommes et un travail repris.

Mutatis mutandis — toutes choses égales d’ailleurs
Ce que dom Guéranger a fait pour la vie monastique, le Conservatoire tente de le faire, à sa mesure et dans son ordre propre, pour l’œuvre savante et artisanale des mauristes. Il ne relève pas une congrégation : la Révolution l’a dispersée, et à l’Église seule il appartiendrait de la rétablir. Il relève un programme de travail, dans la maison même où il fut conduit pendant cent quarante-cinq ans.
| Solesmes, 1833 | Le Mas-Garnier, aujourd’hui | |
|---|---|---|
| Le lieu | Un prieuré racheté à la veille de sa démolition. | Une abbaye mauriste gardée de la ruine, réparée corps de logis après corps de logis. |
| Les hommes | Quatre, sans moyens, autour d’une règle. | Des chercheurs, des artisans, des chantres et des stagiaires, autour d’une méthode. |
| L’œuvre | L’office, le chant, la liturgie, l’érudition. | Les sources, l’enseignement, les arts et métiers, le chant grégorien comme pratique vivante. |
| La reconnaissance | Le Saint-Siège, en 1837. | Les universités, les laboratoires et les institutions publiques qui prennent part à ses travaux. |
| La nature de l’œuvre | Une restauration religieuse, approuvée par le Saint-Siège. | Un travail d’étude et de métier, dans une maison laïque qui ne célèbre ni ne prescrit rien. |
« Otiositas inimica est animæ. »
Règle de saint Benoît, chapitre 48, Du travail manuel quotidien — lire la Règle
L’oisiveté est l’ennemie de l’âme.
La garde du temporel
Sous l’Ancien Régime, une abbaye pouvait être tenue en commende : un abbé, souvent étranger au cloître, en recevait le temporel et devait en répondre. Beaucoup de maisons, parmi celles que les mauristes relevèrent, avaient souffert de cet usage. Par un retour singulier, l’abbaye est aujourd’hui entièrement laïque : elle est tenue par un abbé commendataire laïque, qui n’exerce et ne revendique aucune autorité spirituelle. L’expression est une désignation symbolique et personnelle ; elle ne fonde aucun office ecclésiastique et n’emporte aucune reconnaissance canonique. Il n’a la garde que des murs, des terres, des livres et de la mémoire d’une maison. Il tâche de conserver l’héritage mauriste et de le transmettre, non à une institution, mais à tous — pour l’humanité.
Cette réserve n’est pas de l’indifférence. Elle est, ici, la forme du respect : ce qui relève du sacré n’appartient pas à ceux qui en gardent les pierres.
La devise bénédictine tient ensemble ce que le monde sépare : l’étude, la prière et le travail des mains.
Mot de la Règle de saint Benoît, au chapitre des artisans du monastère, devenu la devise de l’Ordre.
Emblème de la Congrégation de Saint-Maur, gravé sur ses livres et sur l’épitaphe de son dernier supérieur général.
La Règle de saint BenoîtLa Congrégation de Saint-MaurLe Mas-Garnier mauriste
