Saint Benoît
La Règle de saint Benoît
Texte latin et traduction française de 1689, en regard. Prologue et soixante-treize chapitres.
La Règle que saint Benoît écrivit au VIe siècle au Mont-Cassin a nourri quinze siècles de vie monastique, et les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur y puisèrent la discipline qui rendit possible leur œuvre savante. Elle est donnée ici dans son intégralité : à gauche le texte latin, à droite la traduction française d’un moine bénédictin publiée en 1689, du temps des mauristes, et rééditée à Paris en 1824 avec la préface de dom Claude de Vert.
Textes du domaine public : Regula sancti patris nostri Benedicti pour le latin ; traduction française de 1689, réédition de 1824, pour le français.

Prologue
Prologus
Obsculta, o fili, præcepta magistri, et inclina aurem cordis tui et admonitionem pii patris libenter excipe et efficaciter conple, ut ad eum per oboedientiæ laborem redeas, a quo per inoboedientiæ desidiam recesseras. Ad te ergo nunc mihi sermo dirigitur, quisquis abrenuntians propriis voluntatibus, Domino Christo vero Regi militaturus oboedientiæ fortissima atque præclara arma sumis. In primis, ut quidquid agendum inchoas bonum, ab eo perfici instantissima oratione deposcas, ut qui nos iam in filiorum dignatus est numero conputare, non debet aliquando de malis actibus nostris contristari. Ita enim ei omni tempore de bonis suis in nobis parendum est ut non solum iratus pater suos non aliquando filios exheredet, sed nec ut metuendus dominus inritatus a malis nostris, ut nequissimos servos perpetuam tradat ad poenam qui eum sequi noluerint ad gloriam.
Exurgamus ergo tandem aliquando excitante nos Scriptura ac dicente: Hora est iam nos de somno surgere, et apertis oculis nostris ad deificum lumen adtonitis auribus audiamus divina cotidie clamans quid nos admonet vox dicens: Hodie si vocem eius audieritis, nolite obdurare corda vestra. Et iterum: Qui habet aures audiendi audiat, quid Spiritus dicat ecclesiis. Et quid dicit? Venite, filii, audite me; timorem Dei docebo vos. Currite dum lumen vitæ habetis, ne tenebræ mortis vos conprehendant.
Et quærens Dominus in multitudine populi cui hæc clamat operarium suum iterum dicit: Quis est homo qui vult vitam et cupit videre dies bonos? Quod si tu audiens respondeas: Ego, dicit tibi Deus: Si vis habere veram et perpetuam vitam, prohibe linguam tuam a malo et labia tua ne loquantur dolum; deverte a malo et fac bonum, inquire pacem et sequere eam. Et cum hæc feceritis, oculi mei super vos et aures meas ad preces vestras, et antequam me invocetis, dicam vobis: Ecce adsum. Quid dulcius ab hac voce Domini invitantis nos, fratres carissimi? Ecce pietate sua demonstrat nobis Dominus viam vitæ.
Succinctis ergo fide vel observantia bonorum actuum lumbis nostris, per ducatum Evangelii pergamus itinera eius, ut mereamur eum qui nos vocavit in regnum suum videre. In cujus regni tabernaculo si volumus habitare, nisi illuc bonis actibus curritur, minime pervenitur. Sed interrogemus cum Propheta Dominum dicentes ei: Domine, quis habitabit in tabernaculo tuo, aut quis requiescet in monte sancto tuo? Post hanc interrogationem, fratres, audiamus Dominum respondentem et ostendentem nobis viam ipsius tabernaculi, dicens: Qui ingreditur sine macula et operatur iustitiam; qui loquitur veritatem in corde suo, qui non egit dolum in lingua sua; qui non fecit proximo suo malum, qui obprobrium non accepit adversus proximum suum; qui malignum diabulum aliqua suadentem sibi cum ipsa suasione sua a conspectibus cordis sui respuens deduxit ad nihilum, et parvulos cogitatos eius tenuit et adlisit ad Christum; qui timentes Dominum de bona observantia sua non se reddunt elatos, sed ipsa in se bona non a se posse, sed a Domino fieri existimantes, operantem in se Dominum magnificant, illud cum Propheta dicentes: Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam; sicut nec Paulus Apostolus de prædicatione sua sibi aliquid inputavit dicens: Gloria Dei sum id quod sum; et iterum ipse dicit: Qui gloriatur, in Domino glorietur.
Unde et Dominus in Evangelio ait: Qui audit verba mea hæc et facit ea, similabo eum viro sapienti qui ædificavit domum suam super petram; venerunt flumina, flaverunt venti, et inpegerunt in domum illam, et non cecidit, quia fundata erat super petram. Hæc conplens Dominus expectat nos cotidie his suis sanctis monitis factis nos respondere debere. Ideo nobis propter emendationem malorum huius vitæ dies ad indutias relaxantur, dicente Apostolo: An nescis quia patientia Dei ad pænitentiam te adducit? Nam pius Dominus dicit: Nolo mortem peccatoris, sed convertatur et vivat.
Cum ergo interrogassemus Dominum, fratres, de habitatore tabernaculi eius, audivimus habitandi præceptum; sed si conpleamus habitatoris officium, erimus heredes regni cælorum. Ergo præparanda sunt corda nostra et corpora sanctæ præceptorum oboedientiæ militanda, et quod minus habet in nos natura possibile, rogemus Dominum, ut gratiæ suæ iubeat nobis adiutorium ministrare. Et si, fugientes gehennæ poenas, ad vitam volumus pervenire perpetuam, dum adhuc vacat et in hoc corpore sumus et hæc omnia per hanc lucis vitam vacat implere, currendum et agendum est modo quod in perpetuo nobis expediat.
Constituenda est ergo nobis dominici scola servitii. In qua institutione nihil asperum, nihil grave nos constituturos speramus; sed et si quid paululum restrictius, dictante æquitatis ratione, propter emendationem vitiorum vel conservationem caritatis processerit, non ilico pavore perterritus refugias viam salutis, quæ non est nisi angusto initio incipienda. Processu vero conversationis et fidei, dilatato corde inenarrabili dilectionis dulcedine curritur via mandatorum Dei, ut ab ipsius numquam magisterio discedentes, in eius doctrinam usque ad mortem in monasterio perseverantes passionibus Christi per patientiam participemur, ut et regno eius mereamur esse consortes. Amen.
Écoutez attentivement, mon fils, les préceptes de votre maître ; prêtez l’oreille de votre cœur ; recevez avec joie, et accomplissez d’une manière effective l’instruction d’un père charitable ; afin que vous puissiez, par les travaux de l’obéissance, retourner à celui duquel vous étiez séparé par la mollesse et la lâcheté de la désobéissance. C’est donc à vous présentement que ma parole s’adresse ; vous, dis-je, qui que vous soyez, qui vous dépouillant de votre volonté propre, vous revêtez des armes de l’obéissance, si nobles et si redoutables ! pour vous engager dans le combat, sous les étendards de Jésus-Christ, le Seigneur et le véritable Roi.
Le premier avis que je vous donne, est de lui demander par de très-instantes prières, qu’il lui plaise de consommer tout le bien que vous pourrez entreprendre ; afin qu’après nous avoir fait la grâce de nous mettre au nombre de ses enfants, il n’ait pas sujet de s’affliger de notre mauvaise conduite : car nous devons lui obéir de telle sorte, et faire en tout temps un usage si fidèle de ce don d’obéissance que nous avons reçu de sa bonté, que non-seulement il n’ait pas lieu, en qualité de père, de s’offenser du dérèglement de nos mœurs, et de nous déshériter comme des enfans ingrats ; mais encore de nous punir comme un maître redoutable et irrité par nos excès ; et de nous condamner comme de méchans serviteurs à des peines éternelles, parce que nous n’avons pas voulu le suivre, et acquérir par notre obéissance la gloire qu’il nous avait préparée.
Réveillons-nous donc enfin, puisque l’Écriture nous appelle, en nous disant que L’heure est venue, et qu’il est tems de sortir de notre sommeil. (Rom. 13.) Ouvrons les yeux à cette lumière, qui transforme en Dieu même ceux qui la reçoivent. Écoutons avec étonnement ces paroles que l’Oracle du ciel fait retentir tous les jours à nos oreilles : Si vous entendez aujourd’hui sa voix, n’endurcissez point vos cœurs (Ps. 94) ; et ailleurs, Que celui qui a des oreilles pour écouter, entende ce que l’Esprit saint dit aux Églises (Apoc. 2). Et que dit-il ? Venez, mes enfants ; écoutez-moi, je vous apprendrai à craindre le Seigneur. (Ps. 33.) Courez pendant que la lumière de la vie vous éclaire, de crainte que vous ne vous trouviez surpris par les ténèbres de la mort. (Jean 12.)
Dans un autre endroit, le Seigneur cherchant dans le milieu de son peuple auquel il adresse ces paroles, un ouvrier fidèle, il s’écrie : Qui est celui qui désire la vie, et qui souhaite de voir ses jours bienheureux ? (Ps. 33.) Que si, touché de cette voix, vous lui répondez, c’est moi ; il vous réplique aussitôt : Si vous voulez jouir de cette vie, véritable et éternelle, empêchez que votre bouche ne s’ouvre pour dire du mal, et que vos lèvres ne prononcent des paroles doubles et trompeuses ; détournez-vous du mal, et faites le bien ; cherchez la paix avec ardeur et avec persévérance (Ibid.) : « et lorsque vous agirez de la sorte, je ne détournerai point mes yeux de dessus vous ; je serai toujours prêt d’écouter vos prières, et je vous dirai Me voici, avant que vous me les ayez adressées. » (Is. 58 et 65.) Qu’y a-t-il de plus doux, mes très-chers frères, que cette voix du Seigneur si attrayante ! Vous voyez que sa bonté est si grande, qu’il nous montre lui-même le chemin de la vie. Ceignons donc nos reins de la pureté de notre foi et de la pratique des bonnes œuvres, et tenons-nous tout prêts à marcher, en suivant l’Évangile pour la règle de notre conduite ; afin qu’avançant dans les voies qu’il nous marque, nous puissions mériter de voir un jour dans son royaume celui qui nous a appelés à son service. Car si nous voulons nous établir une demeure dans ces sacrés Tabernacles, nous devons savoir que cela ne nous est pas possible, à moins de courir et de nous hâter de nous y rendre par la sainteté de nos actions. (Ephes. 6. )
Mais interrogeons le Seigneur, en lui disant avec le Prophète, Seigneur, qui est celui qui habitera dans vos Tabernacles, et qui reposera sur votre montagne sainte ? (Ps. 14.) Écoutons ensuite le Seigneur qui nous répond, et qui nous montre le chemin qui conduit à ce Tabernacle, et qui nous dit, C’est celui dont la vie est sans tache, et qui fait le bien ; qui dit la vérité du sentiment de son cœur ; de qui les lèvres sont pures et sincères ; qui ne fait de mal à personne, et qui n’écoute point ce que l’on dit au désavantage de son prochain (Ibid.) ; qui fermant toutes les avenues de son cœur, rejette tout ensemble et l’esprit de malice et les pensées qu’il lui suggère ; et réduisant à rien tous ses efforts, arrête et brise ses tentations encore toutes naissantes, contre la véritable pierre, qui est Jésus-Christ. (Ps. 136.)
Enfin, ce sont ceux qui, craignant Dieu, ne s’élèvent point du bien qu’ils peuvent apercevoir dans leur conduite ; mais qui reconnaissant qu’ils ne peuvent aucun bien d’eux-mêmes, et que c’est purement à lui qu’ils le doivent, le glorifient de ses propres œuvres, lui disant avec le Prophète : Ce n’est point à nous, Seigneur, ce n’est point à nous, mais à votre nom seul, que la gloire en est due (Ps. 113) ; et imitant le saint Apôtre, qui, ne s’attribuant rien du succès de ses prédications, disait : C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis (1. Cor. 15) ; et ailleurs, Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur. (2. Cor. 10.)
Aussi le Seigneur dit lui-même dans son Évangile : Celui qui écoute mes paroles, et qui les accomplit, sera semblable à un homme sage, qui a bâti sa maison sur la pierre ; les fleuves ont débordé, les vents se sont élevés, et l’ont battue avec violence ; mais elle n’est point tombée, parce qu’elle était fondée sur la pierre. (Math. 7.) Pendant que le Seigneur travaille à nous faire entrer dans toutes ces vérités, il attend de jour en jour que nous répondions par la sainteté de nos œuvres à la sainteté de ses instructions ; et s’il nous accorde ici-bas quelques jours de vie et de repos, ce n’est qu’afin que nous ayons plus de temps et de moyens pour réparer les fautes passées, selon cette parole de l’Apôtre : Ignorez-vous que la patience de Dieu vous invite à la pénitence (Rom. 24) : et comme le Seigneur, si plein de bonté, le déclare, en disant : Ma volonté n’est pas que le pécheur meure, mais qu’il se convertisse, et qu’il vive. (Ezech. 11.)
Vous voyez donc, mes frères, qu’ayant demandé au Seigneur qui sont ceux qui entreront dans son Tabernacle, il nous a commandé d’y habiter, il nous a appris les devoirs de ceux qu’il y destine, et les conditions qu’ils sont obligés de garder pour se rendre dignes de son royaume.
Il faut donc préparer nos cœurs et nos corps tout ensemble, pour combattre sous l’obéissance de ses lois saintes et prier Dieu qu’il nous donne les grâces nécessaires pour pouvoir observer ce qui surpasse en nous les forces de la nature. Car si nous voulons éviter les peines de l’Enfer, et acquérir les récompenses immortelles, il faut, pendant que nous le pouvons, que nous sommes encore dans cette vie passagère, et que la lumière dont nous jouissons nous en donne les moyens, nous avancer avec vitesse ; et faire dès ce moment et sans différer, ce qui peut nous rendre éternellement heureux.
C’est donc pour cela que nous allons instituer une divine école afin d’y apprendre à servir Jésus-Christ ; dans laquelle nous espérons de ne rien établir ni de trop rude, ni de trop pesant. Que si le motif de la justice et de la raison, le dessein de corriger les vices et de conserver la charité, nous oblige d’ordonner quelque chose de plus resserré et de plus rigoureux, gardez-vous bien de vous laisser surprendre par la crainte, et de quitter la voix du salut, dont les commencements sont toujours plus épineux et plus étroits ; mais à mesure que l’on avance dans le chemin de la piété et de la foi, le cœur venant à s’élargir et à s’étendre, on court dans la voie des commandements du Seigneur, par un sentiment d’amour et par une douceur ineffable (Ps. 118) ; en sorte que nous attachant invariablement à la discipline de ce divin maître, à la pratique de ses instructions, et persévérant jusqu’à la mort dans le monastère, nous puissions nous rendre dignes de participer par nos souffrances à la passion de Jésus-Christ, et mériter d’être avec lui, les héritiers de son royaume. (2. Timoth. 2.)
Chapitre 1 Des diverses espèces de Moines
De generibus monachorum
Monachorum quattuor esse genera, manifestum est. Primum coenobitarum, hoc est monasteriale, militans sub regula vel abbate. Deinde secundum genus est anachoritarum id est heremitarum, horum qui non conversationis fervore novicio, sed monasterii probatione diuturna, qui didicerunt contra diabulum multorum solacio iam docti pugnare, et bene extructi fraterna ex acie ad singularem pugnam heremi, securi iam sine consolatione alterius, sola manu vel brachio contra vitia carnis vel cogitationum, Deo auxiliante, pugnare sufficiunt.
Tertium vero monachorum teterrimum genus est sarabaitarum, qui nulla regula adprobati, experienta magistra, sicut aurum fornacis, sed in plumbi natura molliti, adhuc operibus servantes sæculo fidem, mentiri Deo per tonsuram noscuntur. Qui bini aut terni aut certe singuli sine pastore, non dominicis sed suis inclusi ovilibus, pro lege eis est desideriorum voluptas, cum quidquid putaverint vel elegerint, hoc dicunt sanctum, et quod noluerint, hoc putant non licere. Quartum vero genus est monachorum quod nominatur girovagum, qui tota vita sua per diversas provincias ternis aut quaternis diebus per diversorum cellas hospitantur, semper vagi et numquam stabiles, et propriis voluntatibus et guilæ inlecebris servientes, et per omnia deteriores sarabaitis. De quorum omnium horum miserrima conversatione melius est silere quam loqui. His ergo omissis, ad coenobitarum fortissimum genus disponendum, adiuvante Domino, veniamus.
Il est évident qu’il y a quatre sortes de personnes qui font profession de la vie monastique. La première est des Cénobites, c’est-à-dire de ceux qui, vivant en commun dans un Monastère, combattent sous une règle et sous la discipline d’un Abbé. La seconde est des Anachorètes ou Ermites, c’est-à-dire de ceux qui, n’étant pas poussés par une ferveur de novice, mais qui ayant appris par de longues épreuves dans le monastère, et avec le secours de plusieurs, à attaquer le démon, se sentent assez forts pour quitter la compagnie de leurs frères, entreprendre seuls dans le désert une nouvelle guerre, et combattre sans aucune consolation, sans être soutenus, ni du bras, ni de la présence de personne ; mais par la seule protection qu’ils reçoivent de Dieu, non-seulement contre les vices de la chair, mais encore contre les impressions et les égaremens de leurs imaginations et de leurs pensées. La troisième est des Sarabaïtes, ce genre de moines si détestable, qui, sans avoir été éprouvés par la pratique d’aucune règle, ni sans avoir passé par la discipline monastique, comme l’or par le feu de la fournaise, veulent se conduire eux-mêmes, et qui, ayant la mollesse et la flexibilité du plomb, et conservant dans leur cœur l’esprit et les maximes du monde, ne sont rien moins aux yeux de Dieu, que ce qu’ils paraissent à ceux des hommes par leur tonsure. Ils se mettent deux ou trois ensemble, quelquefois ils sont seuls et sans pasteur ; ils vivent enfermés dans leur propre bergerie, mais non pas dans celle de Jésus-Christ ; et ne se proposant que la satisfaction de leurs désirs pour la règle de leur vie, ils s’imaginent que tout ce qu’ils approuvent est saint, et qu’on doit rejeter tout ce qu’ils condamnent. La quatrième est de ceux que l’on appelle Gyrovagues, qui passent toute leur vie allant de provinces en provinces, de cellules en cellules ; et ne demeurent pas plus de trois ou quatre jours dans un même endroit ; ils marchent incessamment et ne s’arrêtent jamais pour se fixer dans aucun lieu, esclaves de leurs propres plaisirs, adonnés à leur bouche, et en toutes choses plus déréglés que les Sarabaïtes. Mais il vaut mieux se taire que de parler de l’état déplorable dans lequel ils vivent les uns et les autres. Laissons donc toutes ces différentes sortes de moines ; et commençons, avec l’assistance de Dieu, à établir des règles pour l’état des Cénobites, cet état si fort et si redoutable au démon.
Chapitre 2 Des qualités de l’Abbé
Qualis debeat esse abbas
Abbas qui præesse dignus est monasterio semper meminere debet quod dicitur et nomen maioris factis implere. Christi enim agere vices in monasterio creditur, quando ipsius vocatur pronomine, dicente apostolo: Accepistis spiritum adoptionis filiorum, in quo clamamus: Abba, Pater. Ideoque abbas nihil extra præceptum Domini quod sit debet aut docere aut constituere vel iubere, sed iussio eius vel doctrina fermentum divinæ iustitiæ in discipulorum mentibus conspargatur, memor semper abbas quia doctrinæ suæ vel discipulorum oboedientiæ, utrarumque rerum, in tremendo iudicio Dei facienda erit discussio. Sciatque abbas culpæ pastotis incumbere quidquid in ovibus paterfamilias utilitatis minus potuerit invenire. Tantumdem iterum erit ut, si inquieto vel inoboedienti gregi pastoris fuerit omnis diligentia adtributa et morbidis earum actibus universa fuerit cura exhibita, pastor eorum in iudicio Domini absolutus dicat cum Propheta Domino: Iustitiam tuam non abscondi in corde meo, veritatem tuam et salutare tuum dixi; ipsi autem contemnentes spreverunt me, et tunc demum inoboetientibus cursæ suæ ovibus poena sit eis prævalens ipsa mors.
Ergo, cum aliquis suscipit nomen abbatis, duplici debet doctrina suis præesse discipulis, id est omnia bona et sancta factis amplius quam verbis ostendat, ut capacibus discipulis mandata Domini verbis proponere, duris corde vero et simplicioribus factis suis divina præcepta monstrare. Omnia vero quæ discipulis docuerit esse contraria, in suis factis indicet non agenda, ne aliis prædicans ipse reprobus inveniatur, ne quando illi dicat Deus precanti: quare tu enarras iustitias meas et adsumis testamentum meum per os tuum? tu vero odisti disciplinam et proiecisti sermones meos post te, et:qui in fratris tui oculo festucam videbas, in tuo trabem non vidisti.
Non ab eo persona in monasterio discernatur. Non unus plus ametur quam alius, nisi quem in bonis actibus aut oboedientia invenerit meliorem. Non convertenti ex servitio præponatur ingenuus, nisi alia rationabilis causa existat. Quod si ita, iustitia dictante, abbati visum fuerit, et de cuiuslibet ordine id faciet; sin alias, propria teneant loca, quia: Sive servus sive liber, omnes in Christo unum sumus et sub uno Domino æqualem servitutis militiam baiulamus, quia: Non est apud Deum personarum acceptio. Solummodo in hac parte apud ipsum discernimur, si meliores ab aliis in operibus bonis et humiles inveniamur. Ergo æqualis sit ab eo omnibus caritas, una præ beatur in omnibus secundum merita disciplina.
In doctrina sua namque abbas apostolicam debet illam semper formam servare in qua dicit: Argue, obsecra, increpa, id est, miscens temporibus tempora, terroribus blandimenta, dirum magistri, pium patris ostendat affectum, id est indisciplinatos et inquietos debet durius arguere, oboedientes autem et mites et patientes, ut in melius proficiant obsecrare, neglegentes et contemnentes ut increpat et corripiat admonemus. Neque dissimulet peccata delinquentiump; sed ut, mox ut coeperint oriri, radicitus ea ut prævalet amputet, memor periculi Heli sacerdotis de Silo. Et honestiores quidem atque intellegibiles animos prima vel secunda admonitione verbis corripiat, inprobos autem et duros ac superbos vel inoboedientes verberum vel corporis castigatio in ipso initio peccati coerceat, sciens scriptum: Stultus verbis non corrigitur, et iterum: Percute filium tuum virga et liberabis animam eius a morte.
Meminere debet semper abbas quod est, meminere quod dicitur, et scire quia cui plus committitur, plus ab eo exigitur. Sciatque quam difficilem et arduam rem suscipit, regere animas et multorum servire moribus, et alium quidem blandimentis, alium vero increpationibus, alium suasionibus; et secundum unuscuiusque qualitatem vel intellegentiam, ita se omnibus conformet et aptet ut non solum detrimenta gregis sibi commissi non patiatur, verum in augmentatione boni gregis gaudeat.
Ante omnia, ne dissimulans aut parvipendens salutem animarum sibi commissarum, ne plus gerat sollicitudinem de rebus transitoriis et terrenis atque caducis, sed semper cogitet quia animas suscepit regendas, de quibus et rationem redditurus est. Et ne causetur de minori forte substantia , meminerit scriptum: Primum quærite regnum Dei et iustitiam eius, et hæc omnia adicientur vobis, et iterum: Nihil deest timentibus eum. Sciatque quia qui suscipit animas regendas paret se ad rationem reddendam. Et quantum sub cura sua fratrum se habere scierit numerum, agnoscat pro certo quia in die iudicii ipsarum omnium animarum est redditurus Domino rationem, sine dubio addita et suæ animæ. Et ita, timens semper futuram discussionem pastoris de creditis ovibus, cum de aliis ratiociniis cavet, redditur de suis sollicitus, et cum de monitionibus suis emendationem aliis subministrat, ipse efficitur a vitiis emendatus.
L’Abbé qui aura été jugé digne de gouverner le monastère, doit avoir incessamment devant les yeux le nom qu’il porte, et s’étudier à remplir par sa conduite tous les devoirs d’un supérieur : car on le regarde comme tenant la place de Jésus-Christ entre ses frères ; et c’est pour cela que par une distinction de prééminence, il en a le nom, selon ces paroles de l’Apôtre : Vous avez reçu l’Esprit de l’adoption des enfants, par lequel nous crions Abba, (Rom. 3) c’est-à-dire, Père. Ainsi l’Abbé ne doit rien enseigner, ni instituer, ni prescrire, qui soit contraire aux préceptes du Seigneur (ce que Dieu ne permette pas) ; mais il faut que ses commandements et sa doctrine, comme un levain spirituel de la justice divine, se répandent et remplissent le cœur de ses Disciples. Que l’Abbé se souvienne continuellement qu’il se doit faire au tribunal redoutable de Jésus-Christ une discussion exacte de sa doctrine, et de l’obéissance de ceux qui auront été sous sa charge ; et qu’il sache, que si le père de famille ne trouve pas dans son troupeau toute l’utilité qu’il en pouvait attendre, le pasteur en sera responsable ; et qu’il n’en sera déchargé que lorsqu’il aura employé toute sa diligence et tous ses soins pour conduire ses brebis inquiètes et désobéissantes et pour guérir leurs maladies ; et que se trouvant justifié au Jugement du Seigneur, il pourra lui dire avec le Prophète : Seigneur, je n’ai point caché votre justice dans mon cœur ; je leur ai dit votre vérité sainte, et ce qui pouvait contribuer à leur salut (Ps. 34) ; mais ils n’en ont fait aucun cas, et ils m’ont méprisé. (Is. 1.) Et pour lors, la mort sera le châtiment de ces brebis rebelles, et elles lui seront assujéties pour jamais, parce qu’elles n’auront pas répondu aux soins de leur Pasteur.
Il faut donc que celui à qui l’on donne le rang et la qualité d’Abbé, instruise ses disciples en deux manières ; c’est-à-dire, qu’il leur apprenne à pratiquer les choses bonnes et saintes, par ses actions, encore plus que par ses paroles ; en sorte qu’il fasse connaître de vive voix les commandements de Dieu à ceux qui ont plus de capacité et d’intelligence ; et qu’il les enseigne par son exemple, à ceux qui auront le cœur plus dur, ou l’esprit plus simple et plus grossier ; et surtout qu’il vive de sorte que ses disciples apprennent par sa conduite, qu’ils doivent éviter les choses qu’il leur aura dites être contraires à leur salut ; de crainte qu’en instruisant les autres il ne soit lui-même réprouvé (1. Cor. 9) ; et que Dieu qui est témoin de son infidélité, ne lui fasse un jour ce reproche : Comment avez-vous eu la hardiesse d’annoncer mes justices et d’ouvrir la bouche pour parler de mon alliance, vous qui avez secoué le joug de la discipline ; qui avez rejeté mes ordonnances (Ps. 49) ; et qui apercevant une paille dans l’œil de votre frère, n’avez pas remarqué une poutre dans le vôtre ? (Math. 7.)
L’Abbé ne doit distinguer personne dans le monastère, ni en aimer les uns plus que les autres, si ce n’est qu’il en voie quelqu’un qui précède ses frères par son obéissance et par la fidélité de sa conduite. Il ne doit point préférer les personnes de naissance à celles qui sont d’une basse condition, si ce n’est qu’il y soit obligé par quelque raison particulière ; que s’il lui paraît juste d’en user de la sorte, il le peut faire indifféremment à l’égard de tous ; autrement il est à propos que chacun demeure dans sa place et dans son rang ; car soit que nous soyons libres ou esclaves, nous sommes tous un, en Jésus-Christ, et assujétis au joug d’une même servitude et d’une même milice, sous un même Seigneur (1. Cor. 12) ; Il n’y a point en Dieu d’acception de personnes, et ce n’est que par nos bonnes œuvres et par notre humilité que nous sommes estimés meilleurs, et qu’il nous distingue. (Rom. 2.)
Il faut donc que l’Abbé ait pour tous ses frères une charité égale, et qu’il règle sa conduite à l’égard de chacun d’eux, selon leurs dispositions et leur vertu. Il doit suivre dans ses enseignemens le modèle que l’Apôtre lui donne, quand il dit : Reprenez, suppliez, menacez (2. Timot. 4) et changer sa conduite selon les temps, mêlant la douceur avec la sévérité ; tantôt agissant comme un Maître rigoureux, tantôt comme un Père charitable ; c’est-à-dire qu’il doit reprendre avec plus de rudesse les âmes inquiètes et volontaires, et porter par ses exhortations et par ses remontrances, celles qui sont obéissantes, humbles, et patientes, à s’avancer de plus en plus dans le chemin de la vertu. Pour ceux qui manqueront à leur devoir, ou par négligence ou par mépris, nous l’avertissons de les reprendre et de les corriger. Surtout qu’il ne fasse pas semblant de ne pas apercevoir les dérèglements de ses frères ; mais qu’il se serve de son autorité, et qu’il les retranche jusque dans la racine, au moment qu’il les verra naître : et afin de se rendre en cela plus exact, qu’il pense au malheur que s’attira le grand prêtre Héli, qui demeurait dans Silo. (1. Reg. 2 et 3.) Et comme il se contentera de reprendre de paroles, une ou deux fois seulement, les personnes les plus dociles et les mieux nées ; aussi doit-il punir de verges et de peines corporelles celles qui sont incorrigibles et endurcies, désobéissantes et superbes, aussitôt qu’elles commettront le péché ; sachant qu’il est écrit que L’insensé ne se corrige point par la parole (Prov. 18,2) ; et ailleurs, Châtiez votre enfant avec la verge, et vous le délivrerez de la mort. (Prov. 23, 14.)
Il faut que l’Abbé se souvienne incessamment de la qualité et du nom qu’il porte ; qu’il sache que l’on exige davantage de celui à qui on a plus confié (Math. 25) ; et qu’il pense combien est pesant et difficile l’emploi de conduire les âmes et de s’accommoder aux inclinations différentes de ceux qui sont sous sa charge, en se servant tantôt de paroles douces, tantôt de remontrances, tantôt d’exhortations ; et se conformant à la capacité et à la disposition de tous ses frères ; en sorte que non seulement il préserve de tout dommage le troupeau qu’il gouverne ; mais même qu’il trouve sa joie et sa consolation dans son accroissement.
Qu’il prenne garde, avant toutes choses, de ne pas négliger le salut des âmes qui lui ont été commises, et de préférer à ce devoir si important, le soin des choses terrestres, passagères et caduques ; mais qu’il pense sans cesse que c’est principalement de la conduite des âmes qu’il s’est chargé, et qu’il doit un jour en rendre compte. Et afin qu’il ne prenne pas pour une excuse légitime le peu de bien de son Monastère, qu’il se souvienne qu’il est écrit, Cherchez premièrement le Royaume de Dieu et sa justice ; et tout le reste vous sera donné par surcroît (Math. 6) ; et ailleurs, Ceux qui le craignent ne manquent de rien. (Ps. 33.)
Qu’il n’oublie jamais qu’il a entrepris de conduire des âmes ; qu’il se tienne toujours prêt d’en rendre compte, et qu’il soit assuré qu’outre celui qu’il rendra de toutes celles qui sont sous sa charge, quelque grand qu’en soit le nombre, il répondra encore de la sienne au jugement de Dieu. Ainsi la crainte qu’il a de cette discussion rigoureuse qui se doit faire de la vigilance du pasteur touchant les brebis qu’il a sous sa main, fait que par l’application qu’il a au compte qu’il lui demandera de ses frères, il se prépare à celui qu’il faudra qu’il lui rende de sa propre conduite ; de sorte qu’il travaillera à la réformation de ses mœurs, en s’employant par ses instructions, à la correction de celles des autres.
Chapitre 3 Comment l’Abbé doit prendre l’avis des Frères
De adhibendis ad consilium fratribus
Quotiens aliqua præcipua sunt in monasterio, convocet abbas omnem congregationem et dicat ipse unde agitur. Et audiens consilium fratrum tractet apud se et quod utilius iudicaverit faciat. Ideo autem omnes ad consilium vocari diximus, quia sæpe iuniori Dominus revelat quod melius est. Sic autem dent fratres consilium cum omni humilitatis subiectione, et non præsumant procaciter defendere quod eis visum fuerit; et magis in abbatis pendat arbitrio, ut quod salubrius esse iudicaverit, ei cuncti oboediant. Sed sicut discipulos convenit oboedire magistro, ita et ipsum provide et iuste condecet cuncta disponere.
In omnibus igitur omnes magistram sequentur regulam, neque ab ea temere declinetur a quoquam. Nullus in monasterio proprii sequatur cordis voluntatem. Neque præsumat quisquam cum abbate suo proterve aut foris monasterium contendere. Quod si præsumpserit, regulari disciplinæ subiaceat. Ipse tamen abbas cum timore Dei et observatione regulæ omnia faciat, sciens se procul dubio de omnibus iudiciis suis æquissimo iudici Deo rationem redditurum. Si qua vero minora agenda sunt in monasterii utilitatibus, seniorum tantum utatur consilio, sicut scriptum est: Omnia fac cum consilio, et post factum non pæniteberis.
Toutes les fois qu’il faudra traiter dans le monastère d’une affaire importante, l’Abbé ne manquera point d’assembler la communauté et de proposer le sujet dont il s’agit. Après avoir su le sentiment des frères, il considérera mûrement la chose en lui-même, et fera ensuite ce qu’il jugera être le meilleur et le plus expédient. Ce qui nous fait dire qu’il doit assembler tous les Frères, c’est que Dieu inspire souvent le meilleur conseil aux plus jeunes. Cependant les frères donneront leur avis avec tant d’humilité et de soumission, que nul n’aura la hardiesse de soutenir avec opiniâtreté son sentiment ; et il dépendra entièrement de l’Abbé de prendre le parti qu’il jugera le meilleur ; et toute la Communauté doit s’y soumettre. Mais comme il est juste que les disciples obéissent au maître, il faut aussi que le maître règle tout avec beaucoup de prévoyance et d’équité.
C’est pourquoi il est nécessaire que tous, et en toutes choses, observent la règle comme la maîtresse, et que qui que ce soit ne s’en éloigne sans une raison juste et légitime. Que nul de la Communauté ne prétende suivre le mouvement de sa volonté propre, ni contester avec arrogance contre son Abbé, soit dedans, soit hors le monastère. Que si quelqu’un tombe dans cet excès, qu’il subisse la correction régulière.
Il faut aussi qu’en toutes choses l’Abbé ait devant les yeux la crainte de Dieu et l’observation de la règle ; sachant qu’assurément il rendra compte de toute sa conduite à ce juge si équitable.
Touchant les choses moins considérables qui regardent les besoins du Monastère, l’Abbé se servira seulement du conseil des anciens, selon ce qui est écrit : Ne faites rien sans conseil, et vous ne vous en repentirez point.
Chapitre 4 Des instruments des bonnes œuvres
Quæ sunt instrumenta bonorum operum
In primis Dominum Deum diligere ex toto corde, tota anima, tota virtute. Deinde proximum tamquam seipsum. Deinde non occidere. Non adulterare. Non facere futum. Non concupiscere. Non falsum testimonium dicere. Honorare omnes homines. Et quod sibi quis fieri non vult, alio ne faciat. Abnegare semetipsum sibi ut sequatur Christum. Corpus castigare. Delicias non amplecti. Ieiunium amare. Pauperes recreare.Nudum vestire. Infirmum visitare. Mortuum sepelire. In tribulatione subvenire. Dolentem consolari. Sæculi actibus se facere alienum. Nihil amori Christi præponere. Iram non perficere.
Iracundiæ tempus non reservare. Dolum in corde non tenere. Pacem falsam non dare. Caritatem non derelinquere. Non iurare ne forte periuret. Veritatem ex corde et ore proferre. Malum pro malo non reddere. Iniuriam non facere, sed et factas patienter sufferre. Inimicos diligere. Maledicentes se non remaledicere, sed magis benedicere. Persecutionem pro iustitia sustinere. Non esse superbum. Non vinolentum. Non multum edacem. Non somnulentum. Non pigrum. Non murmuriosum. Non detractorem. Spem suam Deo committere. Bonum aliquid in se cum viderit, Deo adplicet, non sibi. Malum vero semper a se factum sciat et sibi reputet.
Diem iudicii timere. Gehennam expavescere. Vitam æternam omni concupiscentia spiritali desiderare. Mortem cotidie ante oculos suspectam habere. Actus vitæ suæ omni hora custodire. In omni loco Deum se respicere pro certo scire. Cogitationes malas cordi suo advenientes mox ad Christum adlidere et seniori spiritali patefacere.Os suum a malo vel pravo eloquio custodire. Multum loqui non amare. Verba vana aut risui apta non loqui. Risum multum aut excussum non amare. Lectiones sanctas libenter audire. Orationi frequenter incumbere. Mala sua præterita cum lacrimis vel gemitu cotidie in oratione Deo confiteri. De ipsis malis de cetero emendare. Desideria carnis non efficere. Voluntatem propriam odire. Præceptis abbatis in omnibus oboedire, etiam si ipse aliter - quod absit - agat, memores illud dominicum præceptum: Quæ dicunt facite, quæ autem faciunt facere nolite. Non velle dici sanctum antequam sit, sed prius esse quod verius dicatur.
Præcepta Dei factis cotidie adimplere. Castitatem amare. Nullum odire. Zelum non habere. Invidiam non exercere. Contentionem non amare. Elationem fugere. Et seniores venerare. Iuniores diligere. In Christi amore pro inimicis orare. Cum discordante ante solis occasum in pacem redire. Et de Dei misericordia numquam desperare. Ecce hæc sunt instrumenta artis spiritalis. Quæ cum fuerint a nobis die noctuque incessabiliter adimpleta et in die iudicii reconsignata, illa mercis nobis a Domino reconpensabitur quam ipse promisit: Quod oculus non vidit nec auris audivit, quæ præparavit Deus his qui diligunt illum. Officina vero ubi hæc omnia diligenter operemur claustra sunt monasterii et stabilitas in congregatione.
Le premier est d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces. (Deut. 6. )
2. Ensuite, aimer son prochain comme soi-même. (Matth. 22. )
3. Après, ne point tuer. (Luc. 18.)
4. Ne commettre point de fornication. (Matth. 19.)
5. Ne point dérober. (Levit. 19.)
6. N’avoir point de mauvais désirs. (Dom. 5. )
7. Ne point porter faux témoignage. (Marc. 10.)
8. Honorer toutes sortes de personnes. (1. Pier. 2.)
9. Ne faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît. (Tob. 4.)
10. Renoncer entièrement à soi-même, pour suivre Jésus-Christ. (Joel. 9.)
11. Châtier son corps. (1. Cor. 9.)
12. Fuir les délices. (Tim. 5.)
13. Aimer le jeûne. (Joel. 1.)
14. Assister les pauvres. (Eccl. 4.)
15. Vêtir ceux qui sont nus. (Isaie. 58.)
16. Visiter les malades. (Eccli. 7.)
17. Ensevelir les morts. (Tob. 1.)
18. Secourir ceux qui sont dans l’oppression. (Eccl. 6.)
19. Consoler les affligés. (1. Thess. 5.)
20. S’éloigner de la conduite et des maximes des gens du monde. (Jac. 1.)
21. Ne rien préférer à l’amour de Jésus-Christ. (Matth. 10.)
22. Résister aux mouvements de la colère. (Matth. 5.)
23. Ne se point réserver un temps pour la vengeance. (Ephes. 4.)
24. Ne point nourrir en son cœur ni fraude ni tromperie. (Prov. 12. Job. 36.)
25. Ne point donner des marques d’amitié qui ne soient sincères. (Ps. 27.)
26. Ne se séparer jamais de la charité. (1. Pier. 4.)
27. Ne point jurer, de crainte de tomber dans le parjure. (Matth. 5.)
28. Dire la vérité de cœur comme de bouche. (Ps. 14.)
29. Ne point rendre le mal pour le mal. (1. Thess. 5.)
30. Ne faire injure à personne ; mais la souffrir patiemment quand on nous la fait. (1. Cor. 6.)
31. Aimer ses ennemis. (Matth. 5.)
32. Ne point dire de mal de ceux qui en disent de nous, et n’avoir pour eux que des sentiments de bénédiction. (1. Pier. 3.)
33. Souffrir persécution pour la justice. (Matth. 5.)
34. N’être point superbe. (Job. 4.)
35. Ni adonné au vin. (1. Tim. 3.)
36. Ni intempérant. (Eccli. 37.)
37. Ni endormi. (Prov. 20.)
38. Ni paresseux. (Prov. 42.)
39. Ni murmurateur. (1. Cor. 10.)
40. Ni médisant. (Sag. 6.)
41. Mettre toute sa confiance en Dieu. (Ps. 72.)
42. Si on aperçoit quelque bien en soi-même, le donner à Dieu, et ne point se l’attribuer. (1. Cor. 4.)
43. S’imputer au contraire tout le mal que l’on fait, et s’en croire la cause. (Osée, 13.)
44. Craindre le jour du jugement. (Luc, 19.)
45. Regarder l’enfer avec frayeur. (Matth. 10.)
46. Désirer la vie éternelle de toute l’étendue de sa charité. (Philip. 1.)
47. Avoir chaque jour la mort devant les yeux, comme étant près de nous surprendre. (Matth. 24.)
48. Veiller sur ses actions dans tous les moments de sa vie. (Deut. 4.)
49. Être persuadé qu’il n’y a point de lieu où Dieu ne nous regarde. (Prov. 5.)
50. Rejeter toutes les mauvaises pensées qui nous viennent, les briser dans le moment qu’elles naissent, contre la pierre, qui est Jésus-Christ. (Ps. 136.)
51. Et les découvrir au père spirituel.
52. Garder sa langue de tout discours désordonné. (Ps. 33, 38.)
53. Ne pas aimer à parler beaucoup. (Prov. 10.)
54. Ne dire ni paroles vaines, ni qui puissent porter à rire. (Matth. 12.)
55. N’aimer pas à rire beaucoup, ni d’une manière immodeste. (Eccli. 21.)
56. Entendre avec plaisir les saintes lectures. (Luc 11.)
57. Prier souvent. (Luc 18.)
58. Confesser chaque jour à Dieu dans la prière, avec gémissements et avec larmes, les dérèglements de sa vie passée, et s’en corriger avec soin. (Ps. 6.)
59. Ne point consentir aux désirs que la chair et le sang peuvent inspirer. (Gal. 5.)
60. Haïr sa volonté propre. (Eccli. 18.)
61. Obéir en toutes choses aux ordres de l’Abbé, quand même (ce que Dieu ne permette pas) il ne ferait pas ce qu’il enseigne (Heb. 13) ; se souvenant de ce commandement du Seigneur, Faites ce qu’ils disent, et non pas ce qu’ils font. (Matth. 23.)
62. Ne pas vouloir être estimé saint, avant qu’on le soit ; mais l’être en effet, afin qu’on mérite d’être estimé tel. (Matth. 6.)
63. Exprimer chaque jour les commandements de Dieu dans ses œuvres. (Eccli. 6.)
64. Aimer la chasteté. (1. Tim. 1.)
65. Ne haïr personne. (Levit. 19.)
66. N’être ni envieux, ni jaloux. (Gal. 5.)
67. Ne point aimer les contestations. (2. Tim. 2.)
68. Fuir l’élèvement de la vaine gloire. (Ps. 130.)
69. Révérer ses anciens. (Levit. 19.)
70. Aimer ses inférieurs. (1. Tim. 5.)
71. Prier pour ses ennemis par l’amour que l’on a pour Jésus-Christ. (Matth. 5.)
72. Se réconcilier avant que le soleil se couche, avec ceux qui ont quelque différent avec nous. (Ephes. 4.)
73. Et ne désespérer jamais de la miséricorde de Dieu. (Is. 51 ; Ezech.18.)
Ce sont-là les instruments de la vie spirituelle ; et si nous nous en servons incessamment et les jours et les nuits, et que nous les remettions entre les mains de Jésus-Christ au jour de son jugement, nous recevrons de lui cette récompense qu’il a promise : Que l’œil n’a jamais vue, que l’oreille n’a point entendue, que le cœur de l’homme n’a jamais comprise, et que Dieu a préparée de toute éternité à ceux qui l’aiment. (Isaie 64 ; 1. Cor. 2.)
Et pour le lieu où l’on doit les mettre en usage avec soin et avec application, ce sera le cloître et le monastère, en y gardant une stabilité constante.
Chapitre 5 De l’Obéissance
De oboedentia
Primus humilitatis gradus est oboedientia sine mora. Hæc convenit his qui nihil sibi a Christo carius aliquid existimant. Propter servitium sanctum quod professi sunt seu propter metum gehennæ vel gloriam vitæ æternæ, mox aliquid imperatum a maiore fuerit, ac si divinitus imperetur, moram pati nesciant in faciendo. De quibus Dominus dicit: Obauditu auris oboedivit mihi. Et item dicit doctoribus: Qui vos audit me audit. Ergo hii tales, relinquentes statim quæ sua sunt et voluntatem propriam deserentes, mox exoccupatis manibus et quod agebant imperfectum relinquentes, vicino oboedentiæ pede iubentis vocem factis sequuntur, et veluti uno momento prædicta magistri iussio et perfecta discipuli opera, in velocitate timoris Dei, ambæ res communiter citius explicantur. Quibus ad vitam æternam gradiendi amor incumbit, ideo angustam viam arripiunt, unde Dominus dicit: Angusta via est quæ ducit ad vitam, ut non suo arbitrio viventes et desideriis suis et voluptatibus oboedientes, sed ambulantes alieno iudicio et imperio, in coenobiis degentes abbatem sibi præesse desiderant. Sine dubio hii tales illam Domini imitantur sententiam qua dicit: Non veni facere voluntatem meam, sed eius qui misit me.
Sed hæc ipsa oboedientia tunc acceptabilis erit Deo et dulcis hominibus, si quod iubetur non trepide, non tarde, non tepide, aut cum murmurio vel cum responso nolentis efficiatur, quia oboedientia quæ maioribus præbetur Deo exhibetur; ipse enim dixit: Qui vos audit me audit. Et cum bono animo a discipulis præberi oportet, quia hilarem datorem diligit Deus. Nam, cum malo animo si oboedit discipulus et non solum ore, sed etiam in corde si murmuraverit, etiam si impleat iussionem, tamen acceptum iam non erit Deo, qui cor eius respicit murmurantem. Et pro tali facto nullam consequitur gratiam, immo poenam murmurantium incurrit, si non cum satisfactione emendaverit.
L’obéissance qui est ponctuelle et qui ne connaît point de retardement, est le premier degré de l’humilité. Elle est propre à ceux qui préfèrent Jésus-Christ à toutes choses, et qui, par la considération de l’engagement saint qu’ils ont pris à son service, ou par la crainte des peines, ou par le désir de la gloire éternelle, obéissent dans le moment, et avec autant de promptitude, lorsque le supérieur leur ordonne quelque chose, que si son ordre était de Dieu. C’est de ceux-là que le Seigneur a dit : Aussitôt qu’il a entendu ma voix, il a obéi. (Ps. 17.) Et en un autre endroit, il dit des Supérieurs : Celui qui vous écoute m’écoute. (Matth. 10.) Ce sont ceux-là qui, se quittant eux mêmes, renonçant à leur volonté propre, et retirant la main sans achever l’ouvrage dont elle était occupée, rendent une obéissance si précise et si prompte à la voix de celui qui leur commande, qu’il n’y a point d’intervalle entre la parole du maître et l’action du disciple ; en sorte que ces deux mouvements se rencontrent tout-à-la-fois dans ceux qui ont la crainte de Dieu et qui aspirent à la jouissance de la vie éternelle. C’est ainsi qu’ils entrent dans la voie étroite, selon ces paroles du Seigneur : La voie qui mène à la vie est étroite (Matth.), et que se détachant de leur propre esprit, et se mettant au-dessus de leurs désirs et de leur cupidité, ils s’abandonnent sans réserve à la direction et à l’autorité d’un autre, et ne souhaitent rien davantage que de s’assujétir dans le monastère à un Abbé qui les conduise. Sans doute que ce sont ceux-là qui imitent l’exemple de Jésus-Christ qui dit : Je ne suis pas venu pour faire ma volonté, mais pour accomplir celle de mon Père qui m’a envoyé.
Mais cette obéissance dont nous parlons, ne sera ni reçue de Dieu, ni agréable aux hommes, si l’on n’exécute ce qui est commandé, sans délai, sans hésiter, sans tiédeur, sans murmure et sans nulle parole qui marque que l’on ne veuille pas se soumettre. Car c’est à Dieu même que l’on obéit dans la personne des Supérieurs ; puisqu’il a dit : Celui qui vous écoute m’écoute. (Matth. 10.) Et c’est un devoir dont il faut que les disciples s’acquittent de la plénitude de leur cœur ; parce qu’il n’y a que celui qui donne avec joie, qui plaise à Dieu. (2. Cor. 9.) Mais au contraire si le disciple se soumet avec répugnance, et s’il murmure, je ne dis pas seulement de bouche, mais dans le secret, il a beau faire ; car encore qu’il accomplisse extérieurement ce qui lui est commandé, Dieu qui voit ses dispositions intérieures, ne reçoit point son obéissance ; et bien loin d’en être récompensé, il s’attire la peine qui est due à ceux qui murmurent, s’il ne s’en corrige et s’il n’en fait pénitence.
Chapitre 6 Du Silence
De taciturnitate
Faciamus quod ait Propheta: Dixi: custodiam vias meas, ut non delinquam in lingua mea. Posui ori meo custodiam, obmutui et humiliatus sum et silui a bonis. Hic ostendit Propheta, si a bonis eloquiis interdum propter taciturnitatem debet tacere, quanto magis a malis verbis propter poenam peccati debet cessari. Ergo quamvis de bonis et sanctis et ædificationum eloquiis perfectis discipulis propter taciturnitatis gravitatem rara loquendi concedatur licentia, quia scriptum est:In multiloquio non effugies peccatum, et alibi: Mors et vita in manibus linguæ. Nam loqui et docere magistrum condecet, tacere et audire discipulum convenit. Et ideo, si qua requirenda sunt a priore, cum omni humilitate et subiectione reverentiæ requirantur. Scurrilitates vero vel verba otiosa et risum moventia æterna clusura in omnibus locis damnamus et ad talia eloquia aperire os non permittimus.
Faisons ce que dit le Prophète, J’ai résolu d’observer toutes mes voies pour éviter de pécher par ma langue. J’ai mis une barrière à ma bouche ; je me suis tu, je me suis humilié ; et je me suis même abstenu de dire des choses bonnes. (Ps. 58.) Le prophète nous apprend par ces paroles, que si l’on doit quelquefois s’empêcher de tenir de bons discours, par le seul respect que l’on porte au silence, à plus forte raison faut-il s’interdire toutes paroles mauvaises, dans la crainte du châtiment qu’elles méritent. Ainsi par la considération que l’on doit à la dignité du silence, on n’accordera que rarement aux disciples, même d’une vertu consommée, la permission d’avoir des entretiens ensemble, quoique sur des matières utiles et saintes, et capables de donner de l’édification, selon ce qui est écrit : Vous n’éviterez pas le péché en parlant beaucoup (Prov. 10) ; et ailleurs, La mort et la vie sont dans le mouvement de la langue. (Prov. 18.) Et puis il appartient seulement au Maître de parler et d’instruire, et au disciple de se taire et d’écouter. C’est pourquoi, si l’on a quelque chose à demander au Supérieur, il le faut faire avec un respect, une soumission, et une humilité parfaite. Pour ce qui est des railleries, des paroles inutiles, et de celles qui peuvent porter à rire, nous les condamnons pour jamais en toutes sortes de lieux, et nous ne permettons point qu’aucun des frères ait la hardiesse d’ouvrir la bouche pour en dire.
Chapitre 7 De l’Humilité
De humilitate
Clamat nobis Scriptura divina, fratres, dicens: Omnis qui se exaltat humiliabitur et qui se humiliat exaltabitur. Cum hæc ergo dicit, ostendit nobis omnem exaltationem genus esse superbiæ. Quod se cavere Propheta indicat dicens: Domine, non est exaltatum cor meum neque elati sunt oculi mei, neque ambulavi in magnis neque in mirabilibus super me. Sed quid, si non humiliter sentiebam, si exaltavi animam meam, sicut ablactatum super matrem suam, ita retribues in animam suam.
Unde fratres, si summæ humilitatis volumus culmen adtingere et ad exaltationem illam cælestem ad quam per præsentis vitæ humilitatem ascenditur, volumus velociter pervenire, actibus nostris ascendentibus scala illa erigenda est quæ in somnio Iacob apparuit, per quam ei descendentes et ascendentes angeli monstrabantur. Non aliud sine dubio descensus ille et ascensus a nobis intelligitur nisi exaltatione descendere et humilitate ascendere. Scala vero ipsa erecta nostra est vita in sæculo, quæ humiliato corde a Domino erigatur ad cælum. Latera enim eius scalæ dicimus nostrum esse corpus et animam, in qua latera diversos gradus humilitatis vel disciplinæ evocatio divina ascendendo inseruit.
Primus itaque humilitatis gradus est, si timorem Dei sibi ante oculos semper ponens, oblivionem omnimo fugiat et semper sit memor omnia quæ præcepit Deus, ut qualiter et contemnentes Deum gehenna de peccatis incendat et vita æterna quæ timentibus Deum præparata est, animo suo semper revolvat. Et custodiens se omni hora a peccatis et vitiis, id est cogitationum, linguæ, manuum, pedum vel voluntatis propriæ sed et desideria , æstimet se homo de cælis a Deo semper respici omni hora et facta sua omni loco ab aspectu Divinitatis videri et ab angelis omni hora renuntiari. Demonstrans nobis hoc Propheta, cum in cogitationibus nostris ita Deum semper præsentem ostendit dicens: Scrutans corda et renes Deus; et item: Dominus novit cogitationes hominum; et item dicit: Intellexisti cogitationes meas a longe; et: Quia cogitatio hominis confitebitur tibi. Nam ut sollicitus sit circa cogitationes suas perversas, dicat semper utilis frater in corde suo: Tunc ero immaculatus coram eo si observavero me ab iniquitate mea.
Voluntatem vero propriam ita facere prohibemur cum dicit Scriptura nobis: Et a voluntatibus tuis avertere. Et item rogamus Deum in oratione ut fiat illius voluntas in nobis. Docemur ergo merito nostram non facere voluntatem cum cavemus illud quod dicit Scriptura: Sunt viæ quæ putantur ab hominibus rectæ, quarum finis usque ad profundum inferni demergit, et cum item pavemus illud quod de neglegentibus dictum est: Corrupti sunt et abominabiles facti sunt in voluntatibus suis. In desideriis vero carnis ita nobis Deum credamus semper esse præsentem, cum dicit Propheta Domino: Ante te est omne desiderium meum.
Cavendum ergo ideo malum desiderium, quia mors secus introitum dilectationis posita est. Unde Scriptura præcepit dicens: Post concupiscentias tuas non eas. Ergo si oculi Domini speculantur bonos et malos et Dominus de cælo semper respicit super filios hominum, ut videat si est intellegens aut requirens Deum, et si ab angelis nobis deputatis cotidie die noctuque Domino factorum nostrorum opera nuntiantur, cavendum est ergo omni hora, fratres, sicut dicit in psalmo Propheta, ne nos declinantes in malo et inutiles factos aliqua hora aspiciat Deus et, parcendo nobis in hoc tempore, quia pius est et expectat nos converti in melius, ne dicat nobis in futuro: Hæc fecisti et tacui.
Secundus humilitatis gradus est, si propriam quis non amans voluntatem desideria sua non delectetur implere, sed vocem illam Domini factis imitemur dicentis: Non veni facere voluntatem meam, sed eius qui me misit. Item dicit Scriptura: Voluntas habet poenam et necessitas parit coronam.
Tertius humilitatis gradus est, ut quis pro Dei amore omni oboedientia se subdat maiori, imitans Dominum, de quo dicit Apostolus: Factus oboediens usque ad mortem.
Quartus humulitatis gradus est, si in ipsa oboedientia duris et contrariis rebus vel etiam quibuslibet inrogatis iniuriis, tacite conscientia patientiam amplectatur et sustinens non lassescat vel discedat, dicente Scriptura: Qui perseveraverit usque in finem, hic salvus erit. Item: Confortetur cor tuum et sustine Dominum. Et ostendens fidelem pro Domino universa etiam contraria sustinere debere, dicit ex persona sufferentium: Propter te morte adficimur tota die, æstimati sumus ut oves occisionis. Et securi de spe retributionis divinæ subsecuntur gaudentes et dicentes: Sed in his omnibus superamus propter eum qui dilexit nos. Et item alio loco Scriptura: Probasti nos, Deus, igne nos examinasti sicut igne examinatur argentum; induxisti nos in laqueum; posuisti tribulationes in dorso nostro. Et ut ostendat sub priore debere nos esse, subsequitur dicens: Inposuisti homines super capita nostra. Sed et præceptum Domini in adversis et iniuriis per patientiam adimplentes, qui percussi in maxillam præbent et aliam, auferenti tunicam dimittunt et pallium, angarizati militario vadunt duo, cum Paulo apostolo falsos fratres sustinent et persecutionem sustinent, et maledicentes se benedicent.
Quintus humilitatis gradus est, si omnes cogitationes malas cordi suo advenientes vel mala a se absconse commissa per humilem confessionem abbatem non celaverit suum. Hortans nos de hac re Scriptura dicens: Revela ad Dominum viam tuam et spera in eum. Et item dicit: Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in æternum misericordia eius. Et item Propheta: Delictum meum cognitum tibi feci et iniustitias meas non operui. Dixi: pronuntiabo adversum me iniustitias meas Domino, et tu remisisti impietatem cordis mei.
Sextus humilitatis gradus est, si omni vilitate vel extremitate contentus sit monachus, et ad omnia quæ sibi iniunguntur velut operarium malum se iudicet et indignum, dicens sibi cum Propheta: Ad nihilum redactus sum et nescivi; ut iumentum factus sum apud te et ego semper tecum.
Septimus humilitatis gradus est: si omnibus se inferiorem et viliorem non solum sua lingua pronuntiet, sed etiam intimo cordis credat affectu, humilians se et dicens cum Propheta: Ego autem sum vermis et non homo, obprobrium hominum et abiectio plebis. Exaltatus sum et humiliatus et confusus. Et item: Bonum mihi quod humiliasti me, et discam mandata tua.
Octavus humilitatis gradus est, si nihil agat monachus, nisi quod communis monasterii regula vel maiorum cohortatur exempla.
Nonus humilitatis gradus est, si linguam ad loquendum prohibeat monachus et taciturnitatem habens, usque ad interrogationem non loquatur, monstrante Scriptura quia in multoloquio non effugitur peccatum, et quia vir linguosus non dirigitur super terram.
Decimus humilitatis gradus est, si non sit facilis ac promptus in risu, qui scriptum est: Stultus in risu exaltat vocem suam.
Undecimus humilitatis gradus est, si cum loquitur monachus, leniter et sine risu, humiliter cum gravitate vel pauca verba et rationabilia loquatur, et non sit clamosus in voce, sicut scriptum est: Sapiens verbis innotescit paucis.
Duodecimus humilitatis gradus est, si non solum corde monachus, sed etiam ipso corpore humilitatem videntibus se semper indicet, id est Opere Dei, in oratorio, in monasterio, in horto, in via, in agro vel ubicumque sedens, ambulans vel stans, inclinato sit semper capite, defixis in terram aspectibus, reum se omni hora de peccatis suis æstimans iam se tremendo iudicio repræsentari æstimet, dicens sibi in corde semper illud, quod publicanus ille evangelicus fixis in terram oculis dixit: Domine, non sum dignus, ego peccator, levare oculos meos ad cælos. Et item cum Propheta: Incurvatus sum et humiliatus sum usquequaque. Ergo, his omnibus humilitatis gradibus ascensis, monachus mox ad caritatem Dei perveniet illam quæ perfecta foris mittit timorem, per quam universa quæ prius non sine formidine observabat absque ullo labore velut naturaliter ex consuetudine incipiet custodire, non iam timore gehennæ, sed amore Christi et consuetudine ipsa bona et dilectatione virtutum. Quæ Dominus iam in operarium suum mundum a vitiis et peccatis Spiritu Sancto dignabitur demonstrare.
L’Écriture-Sainte nous crie à haute voix, mes Frères, que Celui qui s’élève sera humilié, et que celui qui s’humilie sera élevé. (Luc 14.) Elle veut sans doute nous apprendre par cette instruction, que tout élèvement est une espèce d’orgueil. C’est ce que le Prophète nous déclare qu’il a essayé d’éviter, lorsqu’il dit : Seigneur, ni mon cœur, ni mes yeux ne se sont point élevés ; je ne me suis point porté de moi-même aux choses grandes et magnifiques qui étaient au-dessus de moi. (Ps. 140.) Mais voyez ce qu’il dit ensuite : Si je n’eusse eu de bas sentiments de moi-même, et que je me fusse estimé plus que je ne dois, vous m’eussiez traité comme un enfant que l’on tire du sein de sa mère.
Ainsi, mes Frères, si nous voulons nous élever au comble d’une humilité parfaite, et arriver en peu de temps à cette grandeur céleste, où l’on ne monte que par l’humilité de la vie présente, il faut par une suite d’actions toutes plus parfaites les unes que les autres, dresser cette échelle mystérieuse qui apparut en songe au Patriarche Jacob, par laquelle il vit monter et descendre des Anges, (Gen. 28.) Cette manière de monter et de descendre ne nous apprend sans doute autre chose, si ce n’est que l’on descend lorsqu’on s’élève, et que l’on monte lorsqu’on s’humilie. Et pour cette échelle dressée, elle nous figure l’état de notre vie mortelle, que Dieu élève jusqu’au ciel par les humiliations de notre cœur. Les deux côtés de cette échelle signifient notre corps et notre ame, dans lesquels l’ordre et la vocation de Dieu a disposé différents échelons de discipline et d’humilité comme autant de moyens de nous élever à lui.
Le premier degré d’humilité veut qu’un Moine ait incessamment la crainte de Dieu présente ; qu’il se souvienne, et ne perde jamais la mémoire d’aucune des choses qu’il a commandées ; qu’il repasse en tout temps dans son esprit les peines de l’Enfer qui doivent faire la punition des péchés de ceux qui les méprisent, et la vie éternelle qui doit être la récompense de ceux qui le craignent ; et qu’ainsi se préservant dans tous les moments des péchés et des vices de la pensée, de la langue, des mains, des yeux, des pieds et de sa propre volonté, il travaille sans relâche à retrancher les inclinations et les désirs de la chair. Qu’il considère que Dieu le regarde incessamment du haut du ciel ; que les yeux de sa majesté divine, en quelque lieu qu’il se rencontre, sont ouverts sur les moindres de ses actions, et que ses saints Anges lui en rendent un compte exact à toute heure. C’est ce que nous montre le prophète, lorsqu’il nous dit que nos pensées sont présentes à Dieu, et qu’il Pénètre les replis les plus cachés de nos reins et de nos cœurs (Ps. 7) ; et ailleurs, Dieu sait que les pensées des hommes sont vaines (Ps. 93) ; et en un autre endroit, Vous connaissez de loin, ô mon Dieu ! toutes mes pensées (Ps. 138) ; et encore, La pensée de l’homme se vient découvrir d’elle-même à vous. (Ps. 75, 11.) Aussi le véritable motif qui peut obliger un Moine fidèle et appliqué, de veiller sur ses mauvaises pensées, c’est de dire continuellement dans le fond de son cœur, Je serai pur à ses yeux, si je me préserve de toute iniquité. (Ps. 17.)
Pour ce qui est de notre volonté propre, nous avons dans la Sainte-Écriture une défense expresse de la suivre, lorsqu’elle nous dit, Renoncez à vos volontés (Eccli. 18) ; et lorsque nous demandons à Dieu dans la prière qu’il nous a donnée lui-même, Que sa volonté s’accomplisse en nous. (Math. 6.) C’est donc avec beaucoup de raison qu’on nous avertit de ne point nous laisser aller aux mouvements de notre volonté propre ; puisque par ce moyen nous évitons le danger que l’Écriture nous découvre quand elle dit, Il y a des voies qui paraissent droites au jugement des hommes, et qui à la fin nous conduisent dans le fond de l’Enfer (Prov. 16) ; et que nous nous garantissons du malheur dans lequel tombent les négligents, dont il est dit, Ils se sont corrompus et se sont rendus abominables par leurs inclinations déréglées. (Ps. 52.)
Pour ce qui regarde les désirs de la chair, nous devons croire que rien n’échappe à Dieu de tout ce que nous pensons, selon cette parole du Prophète : Seigneur, je n’ai point de volonté qui ne soit exposée à vos yeux. (Ps. 37.) Nous devons donc prendre garde de ne point écouter nos mauvais désirs ; parce que le moment du plaisir est celui de la mort. C’est ce qui donne lieu à l’Écriture de nous faire ce commandement : Ne suivez point vos passions ni vos cupidités. (Eccli. 18.)
Si donc Les yeux du Seigneur sont incessamment ouverts sur les bons et sur les méchants (Prov. 15) ; Si du haut du ciel il a sur les enfants des hommes une attention continuelle, pour remarquer s’il y en a quelqu’un qui connaisse Dieu et qui le recherche (Ps. 13) ; Si les anges qui sont établis pour nous conduire, lui rapportent le jour et la nuit le détail de toutes nos œuvres, il n’y a point de moment, mes Frères, dans lequel nous ne devions prendre garde que Dieu, comme dit le Prophète dans les Psaumes, ne nous surprenne ou dans le péché ou dans l’inutilité (Ps. 52) ; et que nous traitant ici-bas avec indulgence, parce qu’il est plein de bonté, et qu’il veut nous donner le temps d’entrer dans des dispositions meilleures et plus réglées, il ne nous dise un jour ces paroles terribles : Vous avez commis tous ces excès, et je suis demeuré dans le silence. (Ps. 49.)
Le second degré de l’humilité est qu’un Moine n’aime point sa volonté propre, et ne se fasse point un plaisir de tenter ses passions ; mais qu’il exprime dans ses actions cette parole de Jésus-Christ : Je ne suis pas venu en ce monde pour faire ma volonté, mais celle de celui qui m’a envoyé (Joan. 6) et qu’il suive ce qui est écrit : Toutes les actions de la volonté propre seront punies, et celles de l’obéissance récompensées.
Le troisième degré de l’humilité consiste à rendre à son Supérieur, pour l’amour de Dieu, une obéissance sans réserve, selon l’exemple de Jésus-Christ, lequel, comme dit l’Apôtre, a été obéissant jusqu’à la mort. (Phil. 2.)
Le quatrième degré de l’humilité est lorsque nous obéissons sans nous arrêter aux contrariétés et aux difficultés qui se rencontrent dans les choses que l’on nous commande, non plus qu’aux injures et aux mauvais traitements que l’on nous peut faire, quelque dureté que nous y trouvions ; et qu’au lieu de perdre courage et de quitter, nous demeurons dans le silence du cœur, et conservons une paix constante, selon ces enseignemens de l’Écriture : Celui qui persévérera jusqu’à la fin, sera sauvé (Matth. 24) ; et ailleurs, Que votre cœur demeure ferme, et attendez en patience le secours du Seigneur (Ps. 26) ; et dans un autre endroit, pour nous apprendre qu’un serviteur fidèle doit supporter toutes sortes de maux pour l’amour du Seigneur, il est dit en la personne de ceux qui souffrent : C’est pour l’amour de vous, Seigneur, qu’il n’y a point de jour qu’on ne nous fasse endurer la mort, et que l’on ne nous considère comme des brebis destinées à la boucherie (Rom. 8) ; et ensuite lorsqu’étant soutenus par l’espérance des récompenses futures, ils ajoutent, tout pleins de consolations, ces paroles : Mais nous sommes toujours victorieux parmi toutes ces contradictions et ces traverses, par la protection que nous donne celui qui nous a aimés (ibid.) ; et ailleurs, Vous nous avez éprouvés, Seigneur, et vous nous avez fait passer par le feu comme l’argent ; vous nous avez fait tomber dans les pièges que l’on nous avait tendus, et vous nous avez chargés d’afflictions et de maux. (Ps. 65.) Et afin de nous apprendre que nous devons être sous la conduite d’un Supérieur, il est encore dit : Vous avez mis des hommes sur nos têtes. (ibid.) Et ainsi les véritables Moines observant dans toutes les tribulations et les adversités qui leur arrivent, le précepte de Jésus-Christ ; si on les frappe sur une joue, ils tendent l’autre (Matth. 5) ; ils quittent leur manteau, si on leur ôte leur robe ; si on veut les contraindre de faire mille pas, ils en font deux mille ; enfin ils supportent avec l’Apôtre les infidélités des faux frères (2. Cor. 11), et donnent des bénédictions à ceux qui les maltraitent et qui les persécutent. (1. Cor. 4.)
Le cinquième degré d’humilité est de découvrir à son Abbé, par une confession humble et sincère, les mauvaises pensées dont on peut être surpris, et les fautes secrètes que l’on a commises. C’est à quoi l’Écriture nous exhorte, lorsqu’elle dit : Exposez votre conduite au Seigneur, et mettez en lui toute votre espérance (Ps. 36) ; et ailleurs, Confessez-vous au Seigneur, parce qu’il est bon, et que ses miséricordes sont infinies (Ps. 117) ; et encore par la bouche du Prophète, en ces termes : Je vous ai déclaré mon péché, Seigneur, je ne vous ai point célé mes injustices ; j’ai dit, je découvrirai contre moi-même au Seigneur toutes mes iniquités, et vous m’avez pardonné l’impiété de mon cœur. (Ps. 31.)
Le sixième degré d’humilité est qu’il n’y ait rien de si bas, de si humiliant et de si extrême, dont un Moine ne se contente ; qu’il croie qu’il s’acquitte mal de toutes les choses qui lui sont commandées, et qu’il s’estime incapable d’y réussir ; disant avec le Prophète : J’ai été réduit au néant, et je ne l’ai point su ; j’ai été à vos yeux comme une bête sans raison, et je suis toujours demeuré attaché à vous. (Ps. 72.)
Le septième degré d’humilité est qu’un Moine s’estime inférieur et se croie au-dessous de toutes sortes de personnes, de manière que cette croyance ne soit pas seulement sur le bord de ses lèvres, mais qu’elle soit dans le sentiment de son cœur ; et qu’en s’humiliant, il dise comme le Prophète : Pour moi je ne suis qu’un ver de terre ; je ne suis pas un homme, mais l’opprobre des hommes, et la lie du peuple (Ps. 21) ; Aussitôt que je me suis élevé, je me suis vu dans l’abaissement et dans la confusion (Ps. 87) ; et ailleurs, Ce m’a été un bonheur que vous m’ayez humilié ; car cela m’a appris à garder vos commandements. (Ps. 118.)
Le huitième degré d’humilité est lorsqu’un Moine ne fait rien dans le monastère qui ne soit selon les règles communes ou selon les exemples des anciens.
Le neuvième degré d’humilité est qu’un Moine soit maître de sa langue, et qu’il demeure dans le silence jusqu’à ce qu’on l’interroge et qu’il soit obligé de répondre ; l’Écriture nous apprenant qu’Il n’est pas possible de parler beaucoup et de ne point pécher (Prov. 10), et que Celui qui aime à parler, ne manquera jamais de s’égarer dans sa conduite. (Ps. 139.)
Le dixième degré d’humilité est lorsqu’un Moine n’est ni facile ni prompt à rire ; parce qu’il est écrit : L’insensé éleve sa voix, et éclate en riant. (Eccli. 21.)
L’onzième degré d’humilité est lorsqu’un Moine étant obligé de parler, il le fait sans rire ; mais avec douceur, humilité et modestie tout ensemble ; qu’il s’explique en peu de mots et de bon sens ; et que le ton de sa voix n’est point élevé ; se souvenant qu’il est écrit : Un homme sage dit en peu de paroles ce qu’il veut dire.
Le douzième degré d’humilité est lorsqu’un Moine non-seulement conserve l’humilité dans son cœur ; mais qu’en tout temps il en donne à ceux qui le considèrent, des marques extérieures ; en sorte que dans le travail, dans le monastère, dans l’Église, dans le jardin, en voyage, à la campagne ; enfin en quelque lieu qu’il se trouve, soit qu’il soit assis, soit qu’il marche ou qu’il s’arrête, il ait la tête penchée et les yeux baissés vers la terre ; et que s’estimant coupable à toute heure des péchés qu’il commet, il se regarde comme étant sur le point d’être présenté au tribunal terrible de Jésus-Christ ; se disant à soi-même ce que se disait le Publicain de l’Évangile, tenant les yeux attachés à la terre : Seigneur, je ne suis pas digne, pécheur que je suis, de lever les yeux au ciel (Luc 10) ; et comme le Prophète, je suis courbé et humilié, de quelque côté que je me tourne. (Ps. 118.)
Enfin, lorsque le Moine aura passé par tous ces différents degrés d’humilité, il arrivera à cet amour de Dieu, qui, étant parfait et consommé, bannit toute crainte (1. Joan. 4), et fait que toutes les choses qu’il observait auparavant par le motif de la crainte, il les observera désormais sans peine, par une coutume comme naturelle, sans qu’il lui reste aucune frayeur des supplices éternels ; mais par l’amour qu’il porte à Jésus-Christ, par une habitude sainte qu’il aura contractée, et par l’attrait et l’agrément qu’il trouvera à pratiquer les actions de vertu. C’est ce que le Seigneur voudra bien opérer par le mouvement de son Saint Esprit, dans son serviteur, lorsqu’il se sera purifié de tous ses vices et de tous ses péchés.
Chapitre 8 Des divins Offices de la nuit
De officiis divinis in noctibus
Hiemis tempore, id est a kalendas novembres usque in Pascha, iuxta considerationem rationis, octava hora noctis surgendum est, ut modice amplius de media nocte pausetur et iam digesti surgant. Quod vero restat post Vigilias a fratribus qui psalterii vel lectionum aliquid indigent, meditationi inserviatur. A Pascha autem usque ad supradictas novembres sic temperetur hora, ut Vigiliarum agenda parvissimo intervallo, quo fratres ad necessaria naturæ exeant, mox Matutini qui incipiente luce agendi sunt, subsequantur.
Pendant le temps de l’hiver, c’est-à-dire depuis les Kalendes de Novembre jusqu’à Pâques, on se lèvera à la huitième heure de la nuit, réglant cette heure par proportion de l’accroissement ou de la diminution des nuits ; afin que l’on puisse porter le temps du repos un peu au-delà de la moitié d’une nuit, et que pour lors, la digestion étant faite, les Frères se trouvent dans le dégagement nécessaire.
Pour le temps qui reste après l’Office de la nuit, ils l’emploieront à apprendre les Psaumes et les Leçons dont ils auront besoin.
Depuis Pâques jusqu’aux Kalendes de Novembre, dont nous venons de parler, on réglera l’heure de l’Office de la nuit de telle sorte qu’après quelques moments, pendant lesquels les Frères pourront sortir pour les nécessités indispensables, on commence l’Office du matin, qui se doit dire au point du jour.
Chapitre 9 Combien on doit dire de Psaumes aux heures de la nuit
Quanti psalmi dicendi sunt nocturni
Hiemis tempore suprascripto, in primis versu tertio dicendum: Domine, labia mea aperies, et os meum adnuntiabit laudem tuam. Cum subiungendus est tertius psalmus et Gloria. Post hunc, psalmum nonagesimum quartum cum antefana, aut certe decantandum. Inde sequatur ambrosianum, deinde sex psalmi cum antefanas. Quibus dictis, dicto versu, benedicat abbas et, sedentibus omnibus in scamnis, legantur vicissim a fratribus in codice super analogium tres lectiones, inter quas et tria responsoria cantentur. Duo responsoria sine Gloria dicantur; post tertiam vero lectionem, qui cantat dicat Gloriam. Quam dum incipit cantor dicere, mox omnes de sedilia sua surgant ob honorem et reverentiam sanctæ Trinitatis. Codices autem legantur in Vigiliis divinæ auctoritatis tam Veteris Testamenti quam Novi, sed et expositiones earum, quæ a nominatis et orthodoxis catholicis Patribus factæ sunt. Post has vero tres lectiones cum responsoria sua, sequantur reliqui sex psalmi cum Alleluia canendi. Post hos, lectio Apostoli sequatur ex corde recitanda, et versus, et supplicatio litaniæ, id est Quirie eleison. Et sic finiantur Vigiliæ nocturnæ.
Durant l’hiver on commencera l’Office par le verset Deus in adjutorium meum intende ; Domine ad adjuvandum me festina. (Ps. 69.) Ensuite, on dira trois fois, Domine labia mea aperies ; et os meum annuntiabit laudem tuam (Ps. 50) ; à quoi on ajoutera le troisième Psaume avec le Gloria. Puis on dira avec Antienne le Psaume 94 ; ou au moins on le récitera ; après quoi on dira l’hymne, qui sera suivie de six Psaumes avec leurs Antiennes. Cela fait, et le Verset étant dit, l’Abbé donnera la Bénédiction, et tous étant assis dans leurs sièges, les Frères liront tour-à-tour trois Leçons dans le livre qui sera sur le pupitre ; à chacune desquelles on chantera un Répons. Les deux premiers ne seront point suivis de Gloria Patri, qui ne se dira qu’après la troisième Leçon par le Chantre ; et au moment qu’il le commencera, tous les Frères se lèveront de leurs sièges, pour marquer l’honneur et la révérence qu’ils doivent à la sainte Trinité.
On lira, dans l’Office de la nuit, les livres des divines Écritures tant de l’ancien que du nouveau Testament, et les expositions qui en ont été faites par les Docteurs les plus célèbres de l’Église, et par les Pères Orthodoxes et Catholiques.
Ensuite de ces trois Leçons et des Répons, on chantera six autres Psaumes avec Alleluia. On y joindra une Leçon de l’Apôtre, que l’on dira par cœur, puis le Verset et la Prière, c’est-à-dire kirie eleison. C’est ainsi qu’on finira l’Office de la nuit.
Chapitre 10 Comment on doit dire l’Office de la nuit en été
Qualiter æstatis tempore agatur nocturna laus
A Pascha autem usque ad kalendas novembres, omnis ut supra dictum est psalmodiæ quantitas teneatur excepto quod lectiones in codice propter brevitatem noctium legantur, sed pro ipsis tribus lectionibus una de Veteri Testamento memoriter dicatur, quam brevis responsorius subsequatur. Et reliqua omnia, ut dictum est, impleantur, id est ut numquam minus a duodecim psalmorum quantitate ad Vigilias nocturnas dicantur, exceptis tertio et nonagesimo quarto psalmo.
Depuis Pâques jusqu’aux Kalendes de Novembre, on gardera dans la psalmodie et dans le nombre des Psaumes le même ordre que nous venons d’établir, avec cette différence que les nuits étant plus courtes, on ne lira pas de Leçons dans le livre ; mais en place des trois Leçons d’Hiver, on en dira seulement une de l’ancien Testament et par cœur, suivie d’un Répons bref. Pour tout le reste, on fera comme nous venons de le marquer : c’est à savoir qu’on ne dira jamais moins de douze Psaumes dans l’Office de la nuit, sans y comprendre le 3 et le 94.
Chapitre 11 Comment il faut dire l’Office de la nuit les Dimanches
Qualiter diebus dominicis vigiliæ agantur
Dominico die temperius surgatur ad Vigilias. In quibus Vigiliis teneatur mensura, id est, modulatis ut supra disposuimus sex psalmis et versu, residentibus cunctis disposite et per ordinem in subselliis, legantur in codice, ut supra diximus, quattuor lectiones cum responsoriis suis. Ubi tantum in quarto responsorio dicatur a cantante Gloria; quam dum incipit, mox omnes cum reverentia surgant. Post quibus lectionibus sequantur ex ordine alii sex psalmi cum antefanas sicut anteriores, et versu. Post quibus iterum legantur aliæ quattuor lectiones cum responsoriis suis, ordine quo supra. Post quibus dicantur tria cantica Prophetarum, quas instituerit abbas; quæ cantica cum Alleluia psallantur. Dicto etiam versu et benedicente abbate, legantur aliæ quattuor lectiones de Novo Testamento, ordine quo supra. Post quartum autem responsorium incipiat abbas hymnum Te Deum laudamus. Quo perdicto, legat abbas lectionem de Evangelia, cum honore et timore stantibus omnibus. Qua perlecta, respondeant omnes Amen, et subsequatur mox abbas hymnum Te decet laus, et data benedictione incipiant Matutinos. Qui ordo Vigiliarum omni tempore tam æstatis quam hiemis æqualiter in die dominico teneatur, nisi forte - quod absit - tardius surgant, aliquid de lectionibus breviandum est aut responsoriis. Quod tamen omnino caveatur ne proveniat; quod si contigerit, digne inde satisfaciat Deo in oratorio per cuius evenerit neglectum.
On se lèvera les Dimanches, pour dire l’Office de la nuit, un peu de meilleure heure que les autres jours. On y observera la règle que nous avons déjà établie, c’est-à-dire qu’après avoir chanté six Psaumes, dit le Verset, et tous les Frères étant assis selon leur rang dans leurs sièges, on lira, comme nous l’avons déjà dit, dans le livre, quatre Leçons avec leurs Répons : le Chantre ajoutera au quatrième seulement, le Gloria patri, et dans ce moment tous se lèveront de leurs sièges avec respect.
Les Leçons étant finies, on dira de suite six autres Psaumes avec leurs Antiennes, comme les précédents, et le Verset ; puis on lira encore quatre Leçons avec leurs Répons, selon l’ordre que nous venons de marquer. On ajoutera trois Cantiques tirés des écrits des Prophètes, comme il plaira à l’Abbé de les régler, et on les chantera avec Alleluia ; on dira le Verset, et l’Abbé ayant donné la Bénédiction, on lira quatre Leçons en la manière qu’il a déjà été dit, qui seront prises dans le nouveau Testament, et le quatrième Répons étant achevé, l’Abbé commencera l’Hymne Te Deum laudamus. Il lira ensuite une Leçon de l’évangile, tous les Frères se tenant dans le respect et dans la crainte. Cette lecture finie, le Chœur répondra Amen ; l’Abbé dira aussitôt l’Hymne Te decet laus, et la Bénédiction étant donnée, on commencera l’Office du matin.
Cet ordre de l’Office de la nuit pour le Dimanche s’observera également en tout temps, soit en hiver, soit en été, si ce n’est que par malheur, ce que Dieu ne permette pas, on ne se levât plus tard qu’il n’est ordonné, et que l’on fût obligé de retrancher quelque chose des Leçons ou des Répons ; ce qu’on doit néanmoins éviter avec tout le soin possible. Que si ce désordre arrivait, celui qui en aurait été cause par sa négligence, sera puni dans l’église même, d’une manière digne de sa faute.
Chapitre 12 Comment il faut dire l’Office du matin
Quomodo matutinorum sollemnitas agatur
In Matutinis dominico die, in primis dicatur sexagesimus sextus psalmus, sine antefana, in directum. Post quem dicatur quinquagesimus cum Alleluia. Post quem dicatur centisemus septimus decimus et sexagesimus secundus. Inde Benectiones et Laudes, lectionem de Apocalipsis una ex corde et responsorium, ambrosianum, versu, canticum de Evangelia, litania, et conpletum est.
On commencera l’Office du matin, tous les Dimanches, par le 66 Psaume, que l’on récitera simplement sans Antienne. On dira ensuite le Psaume 50 avec Alleluia ; puis le Psaume 117 et le 62, le Cantique de Bénédictions et les Psaumes de Louanges. On ajoutera une Leçon de l’Apocalypse, qui se récitera par cœur, le Répons, l’Hymne et le Verset, le Cantique de l’Évangile ; enfin la prière, et l’on finira de la sorte.
Chapitre 13 Comment on doit dire l’Office du matin les autres Jours de la semaine
Privatis diebus qualiter agantur matutini
Diebus autem privatis Matutinorum sollemnitas ita agatur, id est, ut sexagesimus sextus psalmus sine antefana, subtrahendo modice, sicut Dominica, ut omnes occurant ad quinquagesimum, qui cum antefana dicatur. Post quem alii duo psalmi dicantur secundum consuetudinem, id est: secunda feria quintus et tricesimus quintus; tertia feria quadragesimus secundus et quinquagesimus sextus; quarta feria sexagesimum tertium et sexagesimum quartum; quinta feria octogesimum septimum et octogesimum nonum; sexta feria septuagesimum quintum et nonagesimum primum; sabbatorum autem centesimum quadragesimum secundum et canticum Deuteronomium, qui dividatur in duas Glorias. Nam ceteris diebus canticum unumquemque die suo ex Prophetis, sicut psallit Ecclesia romana, dicantur. Post hæc sequantur Laudes; deinde lectio una Apostoli memoriter recitanda, responsorium, ambrosianum, versu, canticum de Evangelia, litania et conpletum est. Plane agenda matutina vel vespertina non transeat aliquando, nisi in ultimo per ordinem oratio dominica, omnibus audientibus, dicatur a priore propter scandalorum spinas quæ oriri solent, ut conventi per ipsius orationis sponsionem qua dicunt: Dimitte nobis sicut et nos dimittimus, purgent se ab huiusmodi vitio. Ceteris vero agendis ultima pars eius orationis dicatur, ut ab omnibus respondeatur: Sed libera nos a malo.
On commencera l’Office du matin, les autres jours de la semaine, par le Psaume 66. On le dira sans Antienne comme le Dimanche, et un peu lentement, afin que tous les Frères aient le temps de se trouver au Psaume 50, qui se dira avec Antienne. Ce Psaume sera suivi de deux autres selon la coutume, savoir : le Lundi, le 5 et le 35 ; le Mardi le 42 et le 56 ; le Mercredi, 63 et 64 ; le Jeudi, le 85 et le 89 ; le Vendredi, le 75 et le 91 ; le Samedi, le 142 avec le Cantique du Deuteronome, que l’on divisera en deux, disant le Gloria à la fin de chaque partie. Pour les autres jours on prendra le Cantique tiré des Prophètes, que l’Église Romaine a accoutumé de chanter chaque jour : ensuite on dira les Psaumes de louanges, une Leçon de l’Apôtre par cœur, le Répons, l’Hymne, le Verset, le Cantique de l’Évangile, et on finira par la Prière.
Au reste, on ne doit jamais terminer l’Office du matin et du soir, que le supérieur ne dise à la fin et ne prononce tout haut l’Oraison Dominicale ; en sorte que tout le monde l’entende ; afin que les Frères étant pressés par l’engagement contenu dans ces paroles, pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons celles qu’on nous a faites, se préservent des scandales et des dissensions qui ont accoutumé de se former dans les monastères, comme les épines dans les campagnes. Aux autres heures de l’Office on se contentera de dire tout haut la dernière partie de cette prière, afin que le Chœur puisse répondre sed libera nos a malo.
Chapitre 14 Comment on doit dire l’Office de la nuit dans les Fêtes des Saints
In nataliciis sanctorum qualiter agantur vigiliæ
In sanctorum vero festivitatibus vel omnibus sollemnitatibus sicut diximus dominico die agendum, ita agatur, excepto quod psalmi aut antefanæ vel lectiones ad ipsum diem pertinentes dicantur; modus autem suprascriptus teneatur.
On fera cet Office aux jours des fêtes des Saints, et à toutes les Solennités, comme nous l’avons marqué pour le Dimanche, avec cette unique différence, que l’on dira les Psaumes, les Antiennes, et les Leçons du jour. Et pour la quantité, elle sera la même que nous l’avons déterminée.
Chapitre 15 En quel temps on doit dire Alleluia
Alleluia quibus temporibus dicatur
A sanctum Pascha usque Pentecosten sine intermissione dicatur Alleluia, tam in psalmis quam in responsoriis. A Pentecosten autem usque caput quadragesimæ, omnibus noctis, cum sex posterioribus psalmis tantum ad Nocturnos dicatur. Omni vero Dominica extra quadragesima cantica, Matutinos, Prima, Tertia, Sexta Nonaque cum Alleluia dicatur, Vespera vero iam antefana. Responsoria vero numquam dicantur cum Alleluia, nisi a Pascha usque Pentecosten.
Depuis le saint jour de Pâques jusqu’à la Pentecote, on dira Alleluia sans interruption aux Psaumes comme aux Répons. Depuis la Pentecote jusqu’au commencement du Carême, on le dira toutes les nuits aux six derniers Psaumes seulement ; et tous les Dimanches de l’année, à l’exception du Carême, aux Cantiques de la nuit, à l’Office du matin, à Primes, Tierces, Sextes et Nones. Pour Vêpres, elles se diront toujours avec Antiennes ; et jamais on ne dira Alleluia aux Répons, si ce n’est depuis Pâques jusqu’à la Pentecote.
Chapitre 16 Combien de fois on doit célébrer le service divin pendant le jour
Qualiter divina opera per diem agantur
Ut ait Propheta: Septies in die laudem dixi tibi. Qui septenarius sacratus numerus a nobis sic implebitur, si Matutino, Primæ, Tertiæ, Sextæ, Nonæ, Vesperæ Conpletoriique tempore nostræ servitutis officia persolvamus, quia de his diurnis Horis dixit: Septies in die laudem dixi tibi. Nam de nocturnis Vigiliis idem ipse Propheta ait: Media nocte surgebam ad confitendum tibi. Ergo his temporibus referamus laudes Creatori nostro super iudicia iustitiæ suæ, id est Matutinis, Prima, Tertia, Sexta, Nona, Vespera, Conpletorios, et nocte surgamus ad confitendum ei.
Autant de fois que le Prophète le marque, lorsqu’il dit, Seigneur, j’ai chanté vos louanges sept fois le jour (Ps. 118 ). Nous suivrons cette règle, et nous accomplirons ce nombre consacré de sept, si nous célébrons l’Office divin ; le matin, à la première heure du jour ; à la troisième ; à la sixième ; à la neuvième ; au soir ; et à la fin de toute la journée : parce que c’est de ces heures que le Prophète a voulu parler, quand il a dit : J’ai chanté vos louanges sept fois le jour.
Car pour ce qui regarde le service de la nuit, le Prophète en parle et le distingue, quand il dit : Je me levais dans le milieu de la nuit pour louer votre saint nom. (Ps. 118.) Ne manquons pas de rendre grâces à Dieu notre Sauveur des jugements de sa justice, dans le temps que nous venons de marquer ; savoir, le matin, à la première heure du jour, à la troisième, à la sixième, à la neuvième, au soir, à la dernière heure qui doit finir la journée ; et levons-nous la nuit pour lui donner des témoignages de notre adoration et de notre culte.
Chapitre 17 Combien on doit dire de Psaumes à ces heures de l’Office
Quot psalmi per easdem horas dicendi sunt
Iam de Nocturnis vel Matutinis digessimus ordinem psalmodiæ; nunc de sequentibus Horis videamus. Prima hora dicantur psalmi tres singillatim et non sub una Gloria, hymnum eiusdem Horæ post versum Deus, in adiutorium, antequam psalmi incipiantur. Post expletionem vero trium psalmorum recitetur lectio una, versu et Quirie eleison et missas. Tertia vero, Sexta et Nona item eo ordine celebretur oratio, id est versu, hymnos earundem Horarum, ternos psalmos, lectionem et versu, Quirie eleison et missas. Si maior congregatio fuerit, cum antefanas, si vero minor, in directum psallantur. Vespertina autem sinaxis quattuor psalmis cum antefanas terminetur. Post quibus psalmis lectio recitanda est: inde responsorium, ambrosianum, versu, canticum de Evangelia, litania, et oratione dominica fiant missæ. Conpletorios autem trium psalmorum dictione terminentur; qui psalmi directanei sine antefana dicendi sunt. Post quos hymnum eiusdem Horæ, lectionem unam, versu, Quirie eleison, et benedictione missæ fiant.
Après avoir prescrit l’ordre que l’on doit observer aux Offices de la nuit et du matin, il faut parler des autres heures. On commencera Prime par le Verset Deus in adjutorium meum intende ; on dira l’Hymne ensuite, puis trois Psaumes qui seront séparés par le Gloria Patri ; on y ajoutera une Leçon, un Verset, Kyrie eleison, et on finira de la sorte.
On gardera la même manière à l’Office de Tierces, de Sextes, de Nones : on les commencera par le Verset ; on dira l’Hymne de ces heures ; elle sera suivie de trois Psaumes, de la Leçon, du Verset, de Kyrie eleison ; et on finira là. Dans les Communautés nombreuses, on dira les Psaumes avec Antiennes : dans les autres, il suffira de les réciter sans Antienne.
On dira quatre Psaumes avec Antiennes à l’Office du soir ; ensuite la Leçon, le Répons, l’Hymne, le Verset, le Cantique de l’Évangile, le Kyrie, et l’Office finira par l’Oraison Dominicale.
On dira trois Psaumes à Complies d’une manière simple et sans Antienne. Ces Psaumes seront suivis de l’Hymne propre à cette heure, de la Leçon, du Verset, du Kyrie, et de la Bénédiction, après laquelle on se retirera.
Chapitre 18 De l’ordre que l’on doit garder dans la distribution des Psaumes
Quo ordine ipsi psalmi dicendi sunt
In primis dicatur versu: Deus, in adiutorium meum intende; Domine, ad adiuvandum me festina, Gloria, inde hymnum unuscuiusque Horæ. deinde Prima Hora, Dominica, dicenda quattuor capitula psalmi centesimi octavi decimi. Reliquis vero Horis, id est Tertia, Sexta vel Nona, terna capitula suprascripti psalmi centesimi octavi decimi dicantur. Ad Primam autem secundæ feriæ dicantur tres psalmi, id est primus, secundus et sextus. Et ita per singulos dies ad Primam, usque Dominica, dicantur per ordinem terni psalmi usque nonum decimum psalmum, ita sane, ut nonus psalmus et septimus decimus partiantur in binos. Et sic fit, ut ad Vigilias Dominica semper a vicesimo incipiatur.
Ad Tertiam vero, Sextam Nonamque secundæ feriæ novem capitula quæ residua sunt de centesimo octavo decimo, ipsa terna per easdem Horas dicantur. Expenso ergo psalmo centesimo ocatvo decimo duobus diebus, id est Dominico et secunda feria, tertia feria iam ad Tertiam, Sextam vel Nonam psallantur terni psalmi a centesimo nono decimo usque centesimo vicesimo septimo, id est psalmi novem. Quique psalmi semper usque Dominica per easdem Horas itidem repetantur, hymnorum nihilominus, lectionum vel versuum dispositionem uniformem cunctis diebus servatam. Et ita scilicet semper Dominica a centesimo octavo decimo incipietur.
Vespera autem cotidie quattuor psalmorum modulatione canatur. Qui psalmi incipiantur a centesimo nono usque centesimo quadragesimo septimo, exceptis his qui in diversis Horis ex eis sequestrantur, id est a centesimo septimo decimo usque centesimo vicesimo septimo et centesimo tricesimo tertio et centesimo quadragesimo secundo; reliqui omnes in Vespera dicendi sunt. Et quia minus veniunt tres psalmi, ideo dividendi sunt qui ex numero suprascripto fortiores inveniuntur, id est centesimum tricesimum octavum et centesimum quadragesimum tertium et centesimum quadragesimum quartum; centesimus vero sextus decimus, quia parvus est, cum centesimo quinto decimo coniungatur. Digesto ergo ordine psalmorum vespertinorum, reliquia, id est lectionem, responsum, hymnum, versum vel canticum, sicut supra taxavimus impleatur. Ad Conpletorios vero cotidie idem psalmi repetantur, id est quartum, nonagesimum et centesimum tricesimum tertium.
Disposito ordine psalmodiæ diurnæ, reliqui omnes psalmi qui supersunt æqualiter dividantur in septem noctium Vigilias, partiendoscilicet qui inter eos prolixiores sunt psalmi et duodecim per unamquamque constituens noctem. Hoc præcipue commonentes ut, si sui forte hæc distributio psalmorum displicuerit, ordinet si melius aliter iudicaverit, dum omnimodis id adtendat, ut omni ebdomada psalterium ex integro numero centum quinquaginta psalmorum psallantur, et dominico die semper a caput reprendatur ad Vigilias. Quia nimis inertem devotionis suæ servitium ostendunt monachi qui minus a psalterio cum canticis consuetudinariis per septimanæ circulum psallunt, dum quando legamus sanctos Patres nostros uno die hoc strenue implesse, quod nos tepidi utinam septimana integra persolvamus.
On commencera toutes les heures du jour par le Verset Deus in adjutorium meum intende ; on y ajoutera Gloria Patri, et ensuite l’Hymne propre à chaque heure.
Après cela, tous les Dimanches à Primes, on dira quatre Sections du Psaume 118, et trois Sections du même Psaume, à chacune des heures suivantes ; savoir, Tierces, Sextes, et Nones.
Le Lundi à Primes on dira trois Psaumes, le premier, le second et le sixième : et ainsi, en disant à Primes trois Psaumes par ordre jusqu’au dix-neuvième, chaque jour de la semaine ; et en divisant le neuvième et le dix-septième en deux Sections avec le Gloria à la fin de chacune, on commencera toujours la Psalmodie du Dimanche par le vingtième Psaume.
On partagera à Tierces, à Sextes et à Nones du Lundi, les neuf Sections qui restent du Psaume 118, et on en dira trois à chacune de ces Heures.
Le Psaume 118 étant achevé dans la distribution qui en aura été faite le Dimanche et le Lundi, on chantera le Mardi trois Psaumes à Tierces, et autant à Sextes et à Nones, qui seront pris depuis le 119 jusqu’au 127, faisant le nombre de neuf Psaumes, lesquels on répétera aux mêmes Heures jusqu’au Dimanche ; en observant toujours une entière uniformité pour ce qui regarde les Hymnes, les Leçons et le Verset ; et ainsi on ne manquera point de recommencer toujours au Dimanche le Psaume 118.
Pour ce qui est de Vêpres, on les chantera toujours avec quatre Psaumes, que l’on commencera depuis le 109 jusqu’au 147, à l’exception de ceux que l’on en sépare, et dont on se sert à d’autres Heures différentes, savoir, depuis le 117 jusqu’au 127, et le 133 et le 142. Tous les autres se diront à l’Office de Vêpres : et parce qu’il se trouve trois Psaumes de moins pour rendre cette distribution complète, il faudra diviser les Psaumes les plus longs qui se rencontrent, entre ceux que nous avons marqués ; savoir, le 143 et le 144. Pour ce qui est du 116, parce qu’il est très-court, on le joindra avec le 115.
La disposition des Psaumes qui se doivent dire à Vêpres, étant ainsi réglée, on dira le reste, c’est-à-dire, les Leçons, les Répons, les Hymnes, les Versets, les Cantiques, comme nous l’avons déjà établi.
On dira tous les jours à Complies les mêmes Psaumes, c’est-à-dire, le 4, le 90 et le 123.
Toute la Psalmodie des heures du jour étant réglée de la sorte, les Psaumes qui restent seront également distribués à l’Office de la nuit des sept jours de la semaine, en divisant les plus longs, en sorte qu’il y en ait douze pour chaque nuit.
Cependant notre intention est, au cas que quelqu’un n’approuve pas ce partage des Psaumes comme nous l’avons fait, qu’il ordonne en cela ce qu’il jugera plus à propos, pourvu qu’il fasse de sorte que toutes les semaines on dise les 150 Psaumes du Psautier, et qu’on les recommence toujours le Dimanche à l’Office de la nuit par le même Psaume ; car assurément les Moines font voir qu’ils ont beaucoup moins de zèle qu’ils n’en devraient avoir pour le service de Dieu, lorsque, dans le cours d’une semaine, ils ne disent pas le Psautier avec les Cantiques ordinaires, puisque nous lisons que les saints Moines nos prédécesseurs et nos Pères disaient avec ferveur et avec joie dans l’espace d’une journée, ce que plût à Dieu que nous autres lâches que nous sommes, puissions dire dans le temps d’une semaine toute entière.
Chapitre 19 De la manière de Psalmodier
De disciplina psallendi
Ubique credimus divinam esse præsentiam et oculos Domini in omni loco speculari bonos et malos, maxime tamen hoc sine aliqua dubitatione credamus, cum ad opus divinum adsistimus. Ideo semper memores simus quod ait Propheta: Servite Domino in timore, et iterum: Psallite sapienter, et: In conspectu angelorum psallam tibi. Ergo consideremus qualiter oporteat in conspectu Divinitatis et angelorum eius esse, et sic stemus ad psallendum, ut mens nostra concordet voci nostræ.
Nous croyons que Dieu est présent partout et que ses yeux se portent en tous lieux sur les bons et sur les méchans (Prov. 15) ; mais il semble que nous devons croire avec encore plus de certitude qu’il le fait plus particulièrement, lorsque nous assistons au service divin. Ayant donc un souvenir perpétuel de ce que dit le Prophète, Servez le Seigneur avec crainte (Ps. 2), et ailleurs, Chantez ses louanges avec sagesse (Ps. 46), et encore, Je vous louerai Seigneur, en la présence de vos Anges (Ps. 137) ; pensons avec quel respect nous devons paraître devant la majesté de Dieu et devant ses saints Anges, et acquittons-nous avec tant de religion de cet exercice si saint, qu’il soit vrai de dire que nos cœurs parlent de concert avec nos bouches.
Chapitre 20 De la révérence que l’on doit garder dans la prière
De reverentia orationis
Si, cum hominibus potentibus volumus aliqua suggerere, non præsumimus nisi cum humilitate et reverentia, quanto magis Domino Deo universorum cum omni humilitate et puritatis devotione supplicandum est. Et non in multiloquio, sed in puritate cordis et conpunctione lacrimarum nos exaudiri sciamus. Et ideo brevis debet esse et pura oratio, nisi forte ex affectu inspirationis divinæ gratiæ protendatur. In conventu tamen omnino brevietur oratio, et facto signo a priore pariter surgant.
Si, lorsque nous avons à désirer quelque chose des grands de la terre, nous ne les abordons jamais qu’avec des marques de la soumission et du respect que nous avons pour eux, à plus forte raison devons-nous offrir nos prières à Dieu, qui est le seigneur de l’univers, avec toute l’humilité, la pureté et la religion qui nous sera possible, sachant que ce n’est ni par la multiplicité, ni par l’arrangement des paroles (Matth. 6) ; mais par la sincérité du cœur, par la componction et par l’abondance des larmes, que nous nous rendrons dignes d’en être exaucés. C’est pourquoi il faut que la prière soit courte et pure, si ce n’est que le mouvement de l’Esprit de Dieu nous porte à la faire avec plus d’étendue ; mais on se souviendra de la rendre fort courte, lorsqu’elle se fera en commun par tous les Frères : et qu’au signe du Supérieur, tout le monde se lève.
Chapitre 21 Des Doyens du Monastère
De decanis monasterii
Si maior fuerit congregatio, elegantur de ipsis fratres boni testimonii et sanctæ conversationis, et constituantur decani, qui sollicitudinem gerant super decanias suas in omnibus secundum mandata Dei et præcepta abbatis sui. Qui decani tales elegantur in quibus securus abbas partiat onera sua. Et non elegantur per ordinem, sed secundum vitæ meritum et sapientiæ doctrinam. Quique decani, si ex eis aliqua forte qui inflatus superbia repertus fuerit reprehensibilis, correptus semel et iterum atque tertio si emendare noluerit, deiciatur, et alter in loco eius qui dignus est subrogetur. Et de præposito eadem constituimus.
Si la Communauté est grande, on choisira entre les Frères ceux qui se seront acquis le plus d’estime et d’approbation par la sainteté de leur vie, pour les établir Doyens, c’est-à-dire, pour veiller sur dix de leurs Frères, en se conduisant en tout selon les commandements de Dieu et les ordres de l’Abbé. (Act. 6.) On prendra garde que la disposition de ces Doyens soit telle que l’Abbé puisse, avec une sûreté toute entière, leur commettre une partie de ses soins. (Exode 18.) Ce ne sera point le rang qu’ils tiennent dans le Monastère que l’on considérera dans ces sortes d’élections, mais le mérite de la personne, sa sagesse, et sa doctrine. Si par hasard il s’en trouvait quelqu’un, qui fût coupable pour s’être laissé aller à la présomption et à l’orgueil, et qui, après avoir été repris jusqu’à trois fois, persistât dans son opiniâtreté, on ne manquera point de le déposer, et de lui en substituer un autre qui en soit digne. Nous ordonnons qu’on tienne la même conduite à l’égard du Prieur.
Chapitre 22 Comment les Frères doivent prendre leur repos
Quomodo dormiant monachi
Singuli per singula lecta dormiant. Lectisternia pro modo conversationis secundum dispensationem abbatis sui accipiant. Si potest fieri omnes in uno loco dormiant; sin autem multitudo non sinit, deni aut viceni cum senioribus qui super eos solliciti sint, pausent. Candela iugiter in eadem cella ardeat usque mane. Vestiti dormiant et cincti cingulis aut funibus, ut cultellos suos ad latus suum non habeant dum dormiunt, ne forte per somnium vulnerent dormientem; et ut parati sint monachi semper et, facto signo absque mora surgentes, festinent invicem se prævenire ad opus Dei, cum omni tamen gravitate et modestia. Adulescentiores fratres iuxta se non habeant lectos, sed permixti cum senioribus. Surgentes vero ad opus Dei invicem se moderate cohortentur propter somnulentorum excusationes.
Chacun des Frères aura son lit à part ; et les lits seront placés selon les ordres de l’Abbé par rapport à la disposition des particuliers. Ils seront tous couchés dans un même lieu, s’il est possible ; que si on ne le peut à cause du grand nombre, on les mettra dix ou vingt ensemble, avec des anciens qui veilleront sur leur conduite. On allumera une lampe dans les dortoirs, qui éclairera toute la nuit jusqu’au matin. Les Frères coucheront tout vêtus avec leur ceinture, ou ceints avec des cordes. Ils n’auront point de couteau à leur côté durant le sommeil, crainte de se blesser dans l’illusion de quelque songe. Ils seront toujours prêts au signe du réveil ; ils se lèveront, ils partiront à l’instant même, et essaieront de se devancer les uns les autres pour se trouver au service divin, sans néanmoins blesser en rien la gravité et la modestie. Les plus jeunes Frères n’auront point leur lit les uns proche des autres ; mais ils seront mêlés parmi ceux des anciens. Ils pourront s’exciter doucement les uns les autres, en allant à l’Office divin, afin d’ôter à ceux qui aiment à dormir tout sujet d’excuser leur paresse.
Chapitre 23 De l’Excommunication pour les fautes
De excommunicatione culparum
Si quis frater contumax aut inoboediens aut superbus aut murmurans vel in aliquo contrarius sanctæ regulæ et præceptis seniorum suorum contemptor repertus fuerit, hic secundum Domini nostri præceptum admoneatur semel et secundo secrete a senioribus suis. Si non emendaverit, obiurgetur publice coram omnibus. Si vero neque sic correxerit, si intelligit qualis poena sit, excommunicationi subiaceat; sin autem inprobus est, vindictæ corporali subdatur.
S’il se rencontre quelque Frère opiniâtre, désobéissant, superbe, murmurateur, qui viole en quelque point la sainte Règle, ou qui méprise les ordres de ses Supérieurs, ils l’avertiront en particulier jusqu’à deux fois de sa faute, selon le précepte du Seigneur ; et au cas qu’il manque à s’en corriger, on l’en reprendra publiquement. Que s’il persévère, on le doit excommunier, pourvu qu’il soit capable de comprendre quelle est la grandeur de ce châtiment ; que si sa dureté est inflexible, il le faut punir des peines corporelles.
Chapitre 24 Quelle règle on doit garder dans l’excommunication
Qualis debet esse modus excommunicationis
Secundum modum culpæ, et excommunicationis vel disciplinæ mensura debet extendi. Qui culparum modus in abbatis pendat iudicio. Si quis tamen frater in levioribus culpis invenitur, a mensæ participatione privetur. Privati autem a mensæ consortio ista erit ratio, ut in oratorio psalmum aut antefanam non imponat, neque lectionem recitet, usque ad satisfactionem. Refectionem autem cibi post fratrum refectionem solus accipiat, ut, si verbi gratia fratres reficiunt sexta hora, ille frater nona, si fratres nona, ille vespera, usque dum satisfactione congrua veniam consequatur.
On doit mesurer l’excommunication et la correction à la qualité de la faute, de laquelle le jugement est réservé à l’Abbé. Si cependant il arrive qu’un Frère tombe dans quelqu’une de ces fautes que l’on appelle de la légère coulpe, il sera seulement séparé de la table commune ; or celui qui aura été puni de ce châtiment, n’imposera dans l’église ni Psaume, ni Antienne ; et il ne récitera point de Leçons, jusqu’à ce qu’il ait fait satisfaction. Il prendra ses repas à part après que la Communauté aura mangé ; de sorte que si les Frères mangent à la sixième heure, il mangera à la neuvième ; s’ils mangent à la neuvième, il mangera vers le soir ; jusqu’à ce qu’il ait mérité par une pénitence convenable que sa faute lui soit pardonnée.
Chapitre 25 Des grandes fautes
De gravioribus culpis
Is autem frater qui gravioribus culpæ noxa tenetur, suspendatur a mensa, simul ab oratorio. Nullus ei fratrum in nullo iungatur consortio nec in conloquio. Solus sit ad opus sibi iniunctum, persistens in pænitentiæ luctu, sciens illam terribilem Apostoli sententiam dicentis: Traditum eiusmodi hominem in interitum carnis, ut spiritus salvus sit in diem Domini. Cibi autem refectionem solus percipiat, mensura vel hora qua præviderit abbas ei conpetere; nec a quoquam benedicatur transeunte nec cibum quod ei datur.
On interdira l’entrée de l’église et la table commune à celui qui aura commis une faute que l’on appelle de la griève coulpe. Nul des Frères ne le joindra pour avoir avec lui ni aucun entretien, ni aucun commerce. Il sera seul appliqué au travail qui lui aura été ordonné ; et persévérant dans les larmes de la pénitence, il se souviendra du jugement terrible de l’Apôtre, qui dit : Cet homme a été livré à Satan pour affliger et détruire sa chair, afin que l’esprit trouve grâce et miséricorde dans le jour du Seigneur. (1. Cor. 5.) Il mangera à part, selon la mesure et à l’heure que l’Abbé lui aura prescrite. Nul de ceux qui le rencontreront, ne le saluera, et on ne bénira point sa nourriture.
Chapitre 26 De ceux qui abordent les Excommuniés sans la permission de l’Abbé
De his qui sine iussione iungunt se excommunicatis
Si quis frater præsumpserit sine iussione abbatis fratri excommunicato quolibet modo se iungere aut loqui cum eo vel mandatum ei dirigere, similem sortiatur excommunicationis vindictam.
Si quelqu’un des Frères, sans la permission de l’Abbé, ose se joindre, de quelque manière que ce puisse être, à celui qui aura été excommunié, soit pour lui parler, ou pour lui faire dire quelque chose, il sera puni d’une excommunication toute pareille.
Chapitre 27 De quelle sorte l’Abbé doit prendre soin des Frères excommuniés
Qualiter debeat abbas sollicitus esse circa excommunicatos
Omni sollicitudine curam gerat abbas circa delinquentes fratres, quia: Non est opus sanis medicus, sed male habentibus. Et ideo uti debet omni modo ut sapiens medicus: inmittere senpectas, id est seniores sapientes fratres, qui quasi secrete consolentur fratrem fluctuantem et provocent ad humilitatis satisfactionem et consolentur eum ne abundantiori tristitia absorbeatur, sed, sicut ait item Apostolus: Confirmetur in eo caritas, et oretur pro eo ab omnibus. Magnopere enim debet sollicitudinem gerere abbas et omni sagacitate et industria currere, ne aliquam de ovibus sibi creditis perdat. Noverit enim se infirmarum curam suscepisse animarum, non super sanas tyrannidem. Et metuat Prophetæ comminationem per quam dicit Deus: Quod crassum videbatis, et quod debile erat proiciebatis. Et Pastoris boni pium imitetur exemplum, qui, relictis nonaginta novem ovibus in montibus, abiit unam ovem quæ erraverat quærere. Cuius infirmati in tantum conpassus est, ut eam in sacris humeris suis dignaretur inponere et sic reportare ad gregem.
L’Abbé aura tout le soin qui sera dans son pouvoir, des Frères qui seront tombés dans quelque faute ; car Ce n’est point à ceux qui ont de la santé, mais aux malades, que l’application du médecin est nécessaire. (Matth. 9.) C’est pourquoi il faut qu’il se conduise à leur égard comme un médecin prudent et avisé ; qu’il se serve de toutes sortes de moyens ; qu’il envoie sous main des plus anciens et des plus sages de la Communauté, pour consoler, comme en secret, ce Frère troublé et agité, afin de le porter à une conversion humble et sincère, et de le soutenir (2. Cor. 2) ; De crainte qu’il ne succombe à la grandeur et à la violence de la tristesse (Ibid.) ; car, comme dit l’Apôtre, il faut que la charité augmente à son égard, et que tous ses Frères prient pour son salut. L’Abbé doit s’appliquer, autant qu’il lui sera possible, aux brebis qui lui ont été confiées, et employer tout ce qu’il peut avoir de prudence et d’industrie, pour empêcher qu’il n’en périsse une seule. Il faut qu’il sache qu’il est établi pour conduire des âmes faibles et malades, et non pas pour exercer sur des âmes saines et vigoureuses une autorité tyrannique. Il faut qu’il craigne cette menace du Prophète, par la bouche duquel le Seigneur se plaint en disant : Vous choisissiez les brebis qui vous paraissaient grasses ; et celles qui étaient maigres, vous les rejetiez (Ezech. 34) ; et qu’il imite l’exemple de ce bon Pasteur, qui ayant laissé quatre-vingt-dix-neuf brebis dans les montagnes, s’en alla pour en chercher une qui s’était égarée (Luc. 15) ; et duquel la charité fut si grande, que l’ayant retrouvée, il voulut bien la mettre sur ses épaules sacrées, et la reporter dans le troupeau.
Chapitre 28 De ceux qui étant corrigés, n’en deviennent pas meilleurs
De his qui sæpius correpti emendare noluerint
Si quis frater frequenter correptus pro qualibet culpa, si etiam excommunicatus non emendaverit, acrior ei accedat correptio, id est ut verberum vindicta in eum procedant. Quod si nec ita correxerit, aut forte - quod absit - in superbia elatus etiam defendere voluerit opera sua, tunc abbas faciat quod sapiens medicus: si exhibuit fomenta, si unguenta adhortationum, si medicamina Scripturarum divinarum, si ad ultimum ustionem excommunicationis vel plagarum virgæ, et iam si viderit nihil suam prævalere industriam, adhibeat etiam, quod maius est, suam et omnium fratrum pro eo orationem, ut Dominus qui omnia potest operetur salutem circa infirmum fratrem. Quod si nec isto modo sanatus fuerit, tunc iam utatur abbas ferro abscisionis, ut ait Apostolus: Auferte malum ex vobis; et iterum: Infidelis si discedit, discedat, ne una ovis morbida omnem gregem contagiet.
Si un Frère, après avoir été souvent repris pour quelque faute que ce puisse être, et même ayant été puni d’excommunication, néglige de se corriger, il faut le traiter d’une manière qu’il ressente davantage, et le frapper de verges pour le punir. Que si, au lieu de profiter de ce châtiment, il en devient plus arrogant et plus superbe (ce que Dieu ne permette pas), et qu’il soutienne la faute qu’il a commise ; pour lors l’Abbé en usera comme un médecin plein de sagesse : si après avoir employé tous les remèdes possibles, avoir répandu le vin et l’huile dans ses plaies, s’être servi des exhortations, des paroles des divines Écritures, enfin du feu de l’excommunication, et de punitions de verges rudes et sanglantes, il reconnaît qu’il ne gagne rien pour tous ses soins, il faut qu’il y ajoute encore, ce qui est davantage, sa prière, et celle de ses Frères ; afin que le Seigneur, qui peut tout, rende la santé à ce malade. Que si toute cette conduite est inutile et ne sert de sien pour sa guérison, en ce cas-là l’Abbé le retranchera du corps de la Communauté, selon ce précepte de l’Apôtre, Otez le méchant du milieu de vous (1. Cor. 5) ; et ailleurs, Si un infidèle se retire, qu’il se retire (7), de crainte qu’une brebis malade n’infecte le troupeau tout entier.
Chapitre 29 Si on doit recevoir de nouveau les Frères qui seront sortis du Monastère
Si debeant fratres exeuntes de monasterio item recipi
Frater qui proprio vitio egreditur de monasterio, si reverti voluerit, spondeat prius omnem emendationem pro quo egressus est, et sic in ultimo gradu recipiatur, ut ex hoc eius humilitas conprobetur. Quod si denuo exierit, usque tertio ita recipiatur, iam postea sciens omnem sibi reversionis aditum denegari.
Si un Frère étant sorti de lui-même du Monastère, ou en ayant été chassé par sa propre faute, a le dessein d’y rentrer, il faut premièrement qu’il promette de faire toutes choses pour se corriger du vice et du dérèglement qui a été la cause de sa sortie. Ensuite on le recevra, en le mettant dans la dernière place, afin que par-là son humilité soit éprouvée. Que s’il lui arrive encore de sortir, on pourra le recevoir jusqu’à trois fois ; après quoi il faut qu’il sache que c’est pour toujours que la porte du Monastère lui sera fermée.
Chapitre 30 De quelle sorte on doit châtier les Enfants
De pueris minori ætate qualiter corripiantur
Omnis ætas vel intellectus proprias debet habere mensuras. Ideoque quotiens pueri vel adulescentiores ætate, aut qui minus intellegere possunt, quanta poena sit excommunicationis, hii tales dum delinquunt, aut ieiuniis nimiis affligantur aut acris verberibus coerceantur, ut sanentur.
On doit observer à l’égard de chaque âge et de chaque esprit une conduite et une mesure qui lui convienne et qui lui soit propre : c’est pourquoi, lorsque les Enfants et les plus jeunes Frères, ou ceux qui ne sont point capables de comprendre quel châtiment c’est que l’excommunication, commettent quelque faute, on se servira de jeûnes longs et fréquents, et de rudes flagellations, pour les corriger.
Chapitre 31 Quel doit être le Célérier du Monastère
De cellarario monasterii qualis sit
Cellararius monasterii elegatur de congregatione sapiens, maturis moribus, sobrius, non multum edax, non elatus, non turbulentus, non iniuriosus, non tardus, non prodigus, sed timens Deum; qui omni congregationi sit sicut pater. Curam gerat de omnibus. Sine iussione abbatis nihil faciat. Quæ iubentur custodiat. Fratres non contristet. Si quis frater ab eo foret aliqua inrationabiliter postulat, non spernendo eum contristet, sed rationabiliter cum humilitate male petenti deneget. Animam suam custodiat, memor semper illud apostolicum, quia: Qui bene ministraverit, gradum bonum sibi adquirit. Infirmorum, infantum, hospitum pauperumque cum omni sollicitudine curam gerat, sciens sine dubio, quia pro his omnibus in die iudicii rationem redditurus est. Omnia vasa monasterii cunctamque substantiam ac si altaris vasa sacrata conspiciat. Nihil ducat neglegendum. Neque avaritiæ studeat neque prodigus sit et stirpator substantiæ monasterii, sed omnia mensurate faciat et secundum iussionem abbatis.
Humilitatem ante omnia habeat, et cui substantia non est quod tribuatur, sermo responsionis porrigatur bonus, ut scriptum est: Sermo bonus super datum optimum. Omnia quæ ei iniunxerit abbas, ipsa habeat sub cura sua; a quibus eum prohibuerit, non præsumat. Fratribus constitutam annonam sine aliquo tyfo vel mora offerat, ut non scandalizentur, memor divini eloquii, quid mereatur qui scandalizaverit unum de pusillis. Si congregatio maior fuerit, solacia ei dentur, a quibus adiutus et ipse æquo animo impleat officium sibi commissum. Horis conpetentibus et dentur quæ danda sunt et petantur quæ petanda sunt, nemo perturbetur neque contristetur in domo Dei.
On choisira pour Célérier du Monastère, quelqu’un d’entre les Frères, qui soit sage, d’un esprit mûr, sobre, qui mange peu ; qui ne soit ni altier, ni turbulent, ni désobligeant, ni paresseux, ni prodigue ; mais qui ait la crainte de Dieu, et qui tienne comme lieu de Père à toute la Communauté. Qu’il ait soin de tout ; qu’il ne fasse rien sans l’ordre de l’Abbé ; qu’il observe les choses qui lui sont commandées, et qu’il prenne garde à ne point contrister ses Frères. Que s’il y en a quelqu’un qui par hasard désire de lui quelque chose qui ne soit pas raisonnable, qu’il ne lui cause aucune peine en le refusant avec mépris ; mais qu’il le fasse d’un air et d’une manière si humble et si honnête, que celui qui demande une chose injuste, connaisse qu’il la lui refuse avec raison. Qu’il veille à la garde de son âme ; qu’il se souvienne sans cesse de la parole de l’Apôtre, qui dit, que Celui qui aura bien servi, s’acquerra une place avantageuse. (1. Tim. 3.) Qu’il ait un soin tout particulier des malades, des enfants, des hôtes et des pauvres, étant assuré que ce sont des devoirs dont il rendra compte à Jésus-Christ au jour de son jugement. Qu’il considère tous les meubles et tous les biens du Monastère, comme les vases qui sont consacrés au service de l’Autel : qu’il ne néglige rien ; qu’il ne soit ni avare, ni prodigue, ni dissipateur des biens du Monastère ; et qu’il fasse tout avec règle et avec mesure, et selon les ordres qu’il en aura reçus de l’Abbé. Surtout, qu’il donne des marques de son humilité : et quand il ne peut accorder ce qu’on lui demande, qu’il ait au moins dans la bouche des paroles qui contentent, parce qu’il est écrit : Une parole douce est plus agréable qu’un grand présent. (Eccli. 18.) Qu’il ne se mêle précisément que de ce que l’Abbé lui aura commis, et qu’il ne s’ingère point de ce qu’il lui aura défendu. Qu’il donne aux Frères, sans chagrin et sans les faire attendre, ce qu’on a accoutumé de leur donner, afin de leur ôter tout sujet de scandale ; se souvenant de la punition que mérite, selon les paroles de Jésus-Christ, celui qui aura scandalisé l’un des plus petits. (Matth. 18.) Que si la Communauté est nombreuse, on lui donnera quelqu’un qui puisse l’aider dans ses fonctions ; afin qu’il s’acquitte avec joie du ministère dont il est chargé. Qu’on ne manque pas de donner et de demander dans les temps convenables, les choses nécessaires, afin que tout se passe dans la maison de Dieu sans causer à personne ni trouble ni tristesse.
Chapitre 32 Des meubles et des outils qui servent dans le Monastère
De ferramentis vel rebus monasterii
Substantia monasterii in ferramentis vel vestibus seu quibuslibet rebus prævideat abbas fratres de quorum vita et moribus securus sit; et eis singula, ut utile iudicaverit, consignet custodienda atque recolligenda. Ex quibus abbas brevem teneat, ut dum sibi in ipsa adsignata fratres vicissim succedunt, sciat quid dat aut quid recipit. Si quis autem sordide aut neglegenter res monasterii tractaverit, corripiatur; si non emendaverit, disciplinæ regulari subiaceat.
L’Abbé chargera ceux des Frères dont la vie et les mœurs lui seront connues, des meubles, des habits, et des outils du Monastère, et d’autres choses semblables. Il les leur mettra entre les mains, comme il le jugera à propos, afin qu’ils les conservent, qu’ils les resserrent, et qu’ils empêchent que rien ne s’en perde. Il en retiendra un mémoire, afin que quand les Frères se succéderont les uns aux autres dans le soin de ces mêmes choses, et qu’elles leur seront confiées, il sache ce qu’il donne et ce qu’il reçoit. Que si quelqu’un traite avec négligence ou malpropreté les meubles du Monastère, il en sera repris, et châtié d’une punition régulière, s’il ne s’en corrige.
Chapitre 33 Si les Moines doivent avoir quelque chose en propre
Si quid debeant monachi proprium habere
Præcipue hoc vitium radicitus amputandum est de monasterio ne quis præsumat aliquid dare aut accipere sine iussione abbatis, neque aliquid habere proprium, nullam omnimo rem, neque codicem, neque tabulas, neque grafium, sed nihil omnimo, quippe quibus nec corpora sua nec voluntates licet habere in propria voluntate; omnia vero necessaria a patre sperare monasterii, nec quicquam liceat habere quod abbas non dederit aut permiserit. Omniaque omnibus sint communia, ut scriptum est, ne quisquam suum aliquid dicat vel præsumat. Quod si quisquam huic nequissimo vitio deprehensus fuerit delectari, admoneatur semel et iterum; si non emendaverit, correptioni subiaceat.
Qu’on ait un soin principal de retrancher dans le Monastère, jusqu’à la racine, le vice de la propriété ; et qu’aucun des Frères n’ait la hardiesse de donner ou de recevoir la moindre chose, sans la permission de l’Abbé ; ni de retenir en propre quoi que ce soit, non pas même un livre, des tablettes, un poinçon, enfin rien du tout ; puisqu’il ne leur est pas seulement permis d’avoir ni leur corps, ni leur volonté dans leur puissance : mais ils doivent espérer ce qui peut leur être nécessaire, de la charité du Père de la Communauté, et n’avoir jamais rien, qu’ils ne le tiennent ou de sa main ou de sa permission. Tout doit donc être commun entre les Frères, selon ce qui est écrit : et nul ne doit avoir la témérité de dire qu’une chose lui appartienne. (Act. 4.) Que s’il s’en trouvait quelqu’un qui fût porté et se laissât aller à ce vice si détestable, on l’en reprendra jusqu’à deux fois ; et s’il ne s’en corrige, on le punira rigoureusement de sa faute.
Chapitre 34 Si on doit également pourvoir aux nécessités des Frères
Si omnes æqualiter debeant necessaria accipere
Sicut scriptum est: Dividebatur singulis prout cuique opus erat. Ubi non dicimus ut personarum - quod absit - acceptio sit, sed infirmitatum consideratio; ubi qui minus indiget, agat Deo gratias et non contristetur, qui vero plus indiget, humilietur pro infirmitate, non extollatur pro misericordia; et ita omnia membra erunt in pace. Ante omnia, ne murmurationis malum pro qualicumque causa in aliquo qualicumque verbo vel significatione appareat. Quod si deprehensus fuerit, districtiori disciplinæ subdatur.
On doit, comme il est écrit, Donner à chacun selon ses besoins (Act. 24) ; et notre intention n’est pas pour cela que l’on ait acception des personnes, (de quoi Dieu nous préserve), mais qu’on ait égard aux infirmités ; en sorte que celui qui peut se passer de moins que les autres, en rende grâces à Dieu, et n’en ait aucune peine ; et qu’au contraire celui qui a besoin qu’on lui donne davantage, s’humilie de son infirmité, et qu’il ne lui arrive jamais de s’élever des grâces qu’on lui accorde. C’est ainsi que tous les membres différents de ce même corps seront dans une intelligence parfaite. On prendra garde, sur toutes choses, que, par quelque raison que ce puisse être, on ne témoigne pas le moindre murmure, ni par le geste, ni par la parole. Celui qui tombera dans cette faute sera châtié d’une punition rigoureuse.
Chapitre 35 Des Semainiers de la cuisine
De septimanariis coquinæ
Fratres sibi invicem serviant, ut nullus excusetur a coquinæ officio, nisi aut ægritudo aut in causa gravis utilitatis quis occupatus fuerit, quia exinde maior mercis et caritas adquiritur. Inbecillibus autem procurentur solacia, ut non cum tristitia hoc faciant; sed habeant omnes solacia, secundum modum congregationis aut positionem loci. Si maior congregatio fuerit, cellararius excusetur a coquina, vel si qui, ut diximus, maioribus utilitatibus occupantur. Ceteri sibi sub caritate invicem serviant. Egressurus de septimana, sabbato munditias faciat. Lintea cum quibus sibi fratres manus aut pedes tergunt, lavent. Pedes vero tam ipse qui egreditur quam ille qui intraturus est omnibus lavent. Vasa ministerii sui munda et sana cellarario reconsignet; qui cellararius item intranti consignet, ut sciat quod dat aut quod recipit.
Septimanarii autem ante unam horam refectionis accipiant super statutam annonam singulas biberes et panem, ut hora refectionis sine murmuratione et gravi labore serviant fratribus suis. In diebus tamen sollemnibus usque ad missas sustineant. Intrantes et exeuntes ebdomadarii in oratorio mox Matutinis finitis Dominica omnium genibus provolvantur postulantes pro se orari. Egrediens autem de septimana dicat hunc versum: Benedictus es, Domine Deus, qui adiuvisti me et consolatus es me. Quo dicto tertio accepta benedictione egrediens, subsequatur ingrediens et dicat: Deus, in adiutorium meum intende, Domine, ad adiuvandum me festina, et hoc idem tertio repetatur ab omnibus et accepta benedictione ingrediatur.
Les Frères se rendront tellement service les uns aux autres, que tous soient également appliqués à l’office de la cuisine ; ce qui augmentera leur charité, et leur attirera de la part de Dieu une très-grande récompense. Nul n’en sera donc exempt, si ce n’est qu’on l’en dispense à cause qu’il sera malade, ou qu’on lui aura donné quelqu’autre occupation plus importante et plus utile au Monastère.
On accordera aux faibles quelques personnes pour les soulager, afin qu’ils s’acquittent de leur ministère sans tristesse. On donnera les mêmes secours à tous les Semainiers, selon le nombre des Frères et la disposition des lieux. Si la Communauté est grande, le Célérier sera exempté de ce service, aussi bien que ceux, comme nous l’avons déjà dit, qui seront employés à des choses plus utiles. Les autres se serviront tour-à-tour par le sentiment d’une charité mutuelle.
Celui qui doit sortir, à la fin de la semaine, du service de la cuisine, la balaiera le Samedi, et nettoiera seul généralement tout ce qui dépend de cet office. Il lavera tous les linges qui auront servi à essuyer les pieds et les mains des Frères. Il doit aussi, avec celui qui lui succède, laver les pieds de toute la Communauté, et il remettra tous les vaisseaux qui servent au ministère de la cuisine, nets et entiers, entre les mains du Célérier, lequel en chargera celui qui entre en semaine, afin qu’il sache ce qu’il donne et ce qu’il reçoit.
Les semainiers, avant l’heure du repas, boiront chacun une fois, et mangeront un morceau de pain ; ce qui leur sera donné par dessus leur portion ordinaire ; afin qu’ils puissent rendre service à leurs Frères pendant tout le repas, sans murmure, et avec moins de peine. Dans les jours solennels, ils différeront jusqu’après le service divin.
Ceux qui entrent dans le service de la cuisine, et ceux qui en sortent, se mettront à genoux devant leurs frères dans l’église, le Dimanche à la fin de l’Office du matin, pour leur demander le secours de leurs prières. Celui qui sort, dira ce Verset, Benedictus es, Domine Deus, qui adjuvistime et consotatus es me (Ps. 118 et 85), qui sera dit par trois fois ; et après avoir reçu la bénédiction, il se retirera. Celui qui doit lui succéder, dira ensuite cet autre Verset, Deus in adjutorium meum intende, Domine ad adjuvandum me festina, (Ps. 69) ; et après l’avoir dit, et tout le Chœur l’ayant répété par trois fois, il recevra la bénédiction, et entrera dans son office.
Chapitre 36 Des Malades
De infirmis fratribus
Infirmorum cura ante omnia et super omnia adhibenda est, ut sicut revera Christo ita eis serviatur, quia ipse dixit: Infirmus fui, et visitastis me, et: Quod fecistis uni de his minimis, mihi fecistis. Sed et ipsi infirmi considerent in honorem Dei sibi serviri, et non superfluitate sua contristent fratres suos servientes sibi; qui tamen patienter portandi sunt, quia de talibus copiosior mercis adquiritur. Ergo cura maxima sit abbati, ne aliquam neglegentiam patiantur. Quibus fratribus infirmis sit cella super se deputata et servitor timens Deum et diligens ac sollicitus. Balnearum usus infirmis quotiens expedit offeratur, sanis autem et maxime iuvenibus tardius concedatur. Sed et carnium esus infirmis omnimo debilibus pro reparatione concedatur; at ubi meliorati fuerint, a carnibus more solito omnes abstineant. Curam autem maximam habeat abbas ne a cellarariis aut a servitoribus neglegantur infirmi; et ipsum respicit quidquid a discipulis delinquitur.
Il faut que tout cède au soin qu’on est obligé de prendre des malades, et on doit croire que c’est véritablement Jésus-Christ que l’on sert dans leur personne ; puisqu’il a dit, J’ai été malade, et vous m’avez visité (Matth. 29) ; et encore, Ce que vous avez fait à l’un de ces petits, vous me l’avez fait à moi-même. (Ibid.) Les malades, de leur côté, considéreront que l’honneur que l’on porte à Dieu est le motif du service qu’on leur rend : et ils éviteront de donner de la peine aux Frères qui les servent, par leurs inquiétudes et la superfluité de leurs envies. Cependant on doit supporter leurs faiblesses avec beaucoup de patience, parce qu’il n’y a rien par où l’on puisse mériter davantage. L’Abbé donc aura toute l’application possible afin qu’on ne néglige rien dans ce qui concerne l’assistance des malades.
On leur destinera une chambre à part, et on établira, pour les servir, un des Frères, qui craigne Dieu, qui soit diligent et soigneux. On leur permettra de se servir des bains toutes les fois qu’on le jugera nécessaire ; mais pour ceux qui se portent bien, particulièrement s’ils sont jeunes, on ne leur en accordera l’usage que rarement.
On permettra de manger de la chair aux malades, et à ceux qui seront dans une grande faiblesse, pour le rétablissement de leurs forces ; et lorsqu’ils se porteront mieux, ils reprendront leur abstinence accoutumée. Que l’Abbé donc prenne extrêmement garde que les malades n’aient rien à souffrir de la négligence des Célériers ou des serviteurs, et qu’il se souvienne que toutes les fautes de ses disciples seront sur son compte.
Chapitre 37 Des Vieillards et des Enfants
De senibus vel infantibus
Licet ipsa natura humana trahatur ad misericordiam in his ætatibus, senum videlicet et infantum, tamen et regulæ auctoritas eis prospiciat. Consideretur semper in eis inbecillitas et ullatenus eis districtio regulæ teneatur in alimentis; sed sit in eis pia consideratio et præveniant horas canonicas.
Quoique la nature nous porte assez par elle-même à avoir compassion des vieillards et des enfans, nous ne laisserons pas de pourvoir à leurs besoins par l’autorité de la Règle. On aura donc toujours égard à leur faiblesse ; et au lieu de leur faire observer toute la rigueur de la Règle dans la nourriture, on pourra la modérer en leur faveur, par le motif d’une charité sainte, et leur permettre de ne pas attendre les heures régulières pour manger.
Chapitre 38 Du Lecteur semainier
De ebdomadario lectore
Mensis fratrum lectio deesse non debet, nec fortuito casu qui arripuerit codicem legere ibi, sed lecturus tota ebdomada dominica ingrediatur. Qui ingrediens post missas et communionem petat ab omnibus pro se orari, ut avertat ab ipso Deus spiritum elationis. Et dicatur hic versus in oratorio tertio ab omnibus, ipso tamen incipiente: Domine, labia mea aperies, et os meum adnuntiabit laudem tuam. Et sic accepta benedictione ingrediatur ad legendum. Et summum fiat silentium, ut nullus musitatio vel vox nisi solius legentis ibi audiatur. Quæ vero necessaria sunt comedentibus et bibentibus sic sibi vicissim ministrent fratres, ut nullus indigeat petere aliquid. Si quid tamen opus fuerit, sonitu cuiuscumque signi potius petatur quam voce. Nec præsumat ibi aliquis de ipsa lectione aut aliunde quicquam requirere, ne detur occasio; nisi forte prior pro ædificatione voluerit aliquid breviter dicere. Frater autem lector ebdomadarius accipiat mixtum, priusquam incipiat legere, propter communionem sanctam, et ne forte grave si ei ieiunium sustinere. Postea autem cum coquinæ ebdomadariis et servitoribus reficiat. Fratres autem non per ordinem legant aut cantent, sed qui ædificant audientes.
On lira toujours à la table des Frères ; et que ce ne soit pas le premier venu qui prenne le livre pour s’acquitter de cet office ; mais qu’il y ait un Lecteur réglé, qui entre dans cette fonction le Dimanche pour toute la semaine. Le Lecteur ne manquera pas, après l’Office et la Communion, de demander à toute la Communauté le secours de ses prières ; afin qu’il plaise à Dieu de le préserver de l’esprit d’élèvement et de complaisance ; et pour cet effet, on dira trois fois publiquement dans l’église, en sorte que ce soit lui qui commence ce Verset, Domine labia mea aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam (Ps. 50) ; et après avoir reçu la bénédiction, il entrera dans sa fonction de Lecteur.
On gardera un silence si exact pendant le repas de la Communauté, que, tout bruit cessant, il n’y ait que la voix toute seule de celui qui lit, que l’on entende. On aura soin de mettre sur les tables ce qui peut être nécessaire pour le boire et pour le manger ; et les Frères se serviront les uns les autres avec tant de soin, que personne n’ait sujet de rien demander. Si néanmoins on avait oublié de pourvoir à tout, on en avertira plutôt par quelque son, ou par quelque signe, que par la parole.
Que personne n’ait la hardiesse de faire quelque question sur le sujet de la lecture, ou sur quelqu’autre matière que ce puisse être, de crainte de donner lieu à la tentation ; si ce n’est que le Supérieur ait quelque chose à dire pour l’édification des Frères, ce qu’il doit faire en peu de paroles.
Le Lecteur, avant que de commencer la lecture, prendra une fois à boire, à cause de la Communion sainte, et de crainte que, s’il était à jeun, il n’eût trop de peine à soutenir la lecture. Après que la Communauté sera levée de table, il mangera avec les Semainiers et Serviteurs de cuisine.
Au reste, il faut savoir que les Frères ne doivent pas être nommés par ordre ni de suite, pour lire ou chanter ; mais l’on prendra seulement ceux qui pourront s’acquitter de ce ministère avec plus d’édification.
Chapitre 39 De la quantité et de la mesure qu’on doit garder dans le manger
De mensura cibus
Sufficere credimus ad refectionem cotidianam tam sextæ quam nonæ, omnibus mensis, cocta duo pulmentaria propter diversorum infirmitatibus, ut forte qui ex illo non potuerit edere, ex alio reficiatur. Ergo duo pulmentaria cocta fratribus omnibus sufficiant et, si fuerit unde poma aut nascentia leguminum, addatur et tertium. Panis libra una propensa sufficiat in die, sive una sit refectio sivi prandii et cenæ. Quod si cenaturi sunt, de eadem libra tertia pars a cellarario servetur reddenda cenandis. Quod si labor forte factus fuerit maior, in arbitrio et potestate abbatis erit, si expediat, aliquid augere, remota præ omnibus crapula, et ut numquam subripiat monacho indigeries; quia nihil sic contrarium est omni christiano quomodo crapula, sicut ait Dominus noster: Videte ne graventur corda vestra crapula. Pueris vero minori ætate non eadem servetur quantitas, sed minor quam maioribus, servata in omnibus parcitate. Carnium vero quadrupedum omnimodo ab omnibus abstineatur comestio, præter omnimo debiles ægrotos.
Nous croyons que c’est assez de donner à chaque Frère pour sa nourriture, par jour, tous les mois de l’année, soit qu’il mange à la sixième heure, ou à la neuvième, deux portions cuites, afin de condescendre aux dispositions différentes des particuliers ; en sorte que celui qui ne pourra pas s’accommoder de l’un de ces mets, mange de l’autre, Il suffit donc de donner aux Frères ces deux portions cuites ; si néanmoins on peut avoir quelques fruits ou quelques légumes nouveaux, on pourra en ajouter une troisième.
Il suffira de donner seulement par jour à chaque Frère une livre de pain à bon poids, soit qu’il n’y ait qu’un repas, ou qu’il y en ait deux ; car, au cas que les Frères soupent, le Célérier aura soin de leur réserver, pour leur souper, la troisième partie de la livre de pain qu’on leur aura donnée. S’il se trouvait que les Frères eussent été appliqués à de grands travaux, il sera au pouvoir du Supérieur d’y ajouter quelque chose, s’il le juge nécessaire, en prenant toujours garde qu’il ne se commette nul excès ; afin qu’aucun des Frères n’en ressente de ces indigestions qui en sont les suites ordinaires ; parce qu’il n’y a rien de si opposé à la tempérance dans laquelle un Chrétien doit vivre, que l’excès du manger, selon la parole de Notre Seigneur, qui dit : Prenez garde que vos cœurs ne s’appesantissent par l’intempérance dans le boire ou dans le manger (Luc, 25 ). On ne suivra pas la même règle à l’égard des enfants ; ont leur en donnera moins qu’à ceux qui sont plus avancés en age, pour garder en tout une tempérance exacte.
Pour ce qui est de la chair des animaux à quatre pieds, l’abstinence en sera étroitement gardée par tous les Frères, à l’exception des malades, et de ceux qui se trouveraient dans de grandes faiblesses.
Chapitre 40 De la mesure du boire
De mensura potus
Unusquisque proprium habet donum ex Deo, alius sic, alius vero sic; et ideo cum aliqua scrupulositate a nobis mensura victus aliorum constituitur. Tamen infirmorum contuentes inbecillitatem, credimus eminam vini per singulos sufficere per diem. Quibus autem donat Deus tolerantiam abstinentiæ, propriam se habituros mercedem sciant. Quod si aut loci necessitas vel labor aut ardor æstatis amplius poposcerit, in arbitrio prioris consistat, considerans in omnibus ne subrepat satietas aut ebrietas. Licet legamus: Vinum omnimo monachorum non esse, sed quia nostris temporibus id monachis persuaderi non potest, saltim vel hoc consentiamus ut non usque ad satietatem bibamus, sed parcius, quia: Vinum apostatare facit etiam sapientes. Ubi autem necessitas loci exposcit, ut nec suprascripta mensura inveniri possit, sed multo minus aut ex toto nihil, benedicant Deum qui ibi habitant et non murmurent, hoc ante omnia admonentes, ut absque murmurationibus sint.
Chacun a reçu de Dieu un don qui lui est propre ; en sorte que la disposition de l’un n’est pas celle de l’autre. (1. Cor. 12.) C’est ce qui fait que ce n’est pas sans scrupule, que nous établissons des règles pour la nourriture des autres. Néanmoins ayant égard à la qualité des personnes faibles, nous estimons qu’un demi-setier de vin par jour peut suffire à chaque Frère. Ceux qui ont reçu de Dieu la grâce de s’en passer, doivent savoir qu’ils en recevront une récompense particulière. Si néanmoins la situation du lieu, la nature des travaux, la chaleur de l’été, exige quelque chose davantage, il dépendra du Supérieur de l’accorder, se souvenant toujours qu’on ne doit commettre aucun excès ni dans le boire ni dans le manger. Quoique nous lisions que le vin ne convient point aux Moines, cependant, comme dans nos temps il n’est pas possible de le leur persuader, au moins, si nous accordons quelque chose en cela, que ce soit en petite quantité, et en gardant toute la tempérance nécessaire ; puisqu’il est écrit que l’usage du vin porte même les plus sages à abandonner Dieu (Eccl. 19) Que si le Monastère était si pauvre, ou que l’on fût dans un pays où le vin fût si rare, que non-seulement on ne pût pas fournir cette mesure que nous avons réglée, mais qu’il fallût se passer à beaucoup moins, ou même qu’il n’y en eût point du tout, il faut que ceux qui se trouvent dans cet état, en louent Dieu, et qu’ils demeurent en paix, au lieu de murmurer et de s’en plaindre : sur quoi nous vous avertissons, par dessus toutes choses, de ne vous laisser aller jamais au murmure.
Chapitre 41 À quelle heure les Frères doivent prendre leur repas
Quibus horis oportet reficere fratres
A sancto Pascha usque Pentecosten ad sextam reficiant fratres et sera cenent. A Pentecosten autem tota æstate, si labores agrorum non habent monachi aut nimietas æstatis non perturbat, quarta et sexta feria ieiunent usque ad nonam; reliquis diebus ad sextam prandeant. Quam prandii sextam, si operis in agris habuerint aut æstatis fervor nimius fuerit, continuanda erit et in abbatis sit providentia. Et sic omnia temperet atque disponat, qualiter et animæ salventur et quod faciunt fratres absque iusta murmuratione faciant. Ab idus autem septembres usque caput quadragesimæ ad nonam semper reficiant. In quadragesima vero usque in Pascha ad vesperam reficiant. Ipsa tamen Vespera sic agatur, ut lucernæ lumen non indigeant reficientes, sed luce adhuc diei omnia consummentur. Sed et omni tempore, sive cena sive refectionis hora sic temperetur, ut luce fiant omnia.
Depuis le saint jour de Pâques jusqu’à la Pentecôte, les Frères dîneront à la sixième heure, et souperont le soir. Depuis la Pentecôte durant tout l’été, ils jeûneront le Mercredi et le Vendredi, jusques à la neuvième heure ; si ce n’est qu’ils en fussent dispensés à cause des travaux de la campagne ou des chaleurs excessives : et les autres jours ils mangeront à la sixième heure ; ce qu’ils pourront faire toujours, s’ils ont des travaux à la campagne, ou que les chaleurs soient violentes ; et cela dépendra de la prudence de l’Abbé, lequel se conduira en tout avec tant de modération et de règle, qu’il procure le salut des âmes, et que les Frères s’acquittent de leurs devoirs sans aucun murmure.
Depuis les Ides de Septembre jusqu’au commencement du Carême, les Frères mangeront toujours à la neuvième heure : et depuis le commencement du Carême jusqu’à Pâques, ils ne mangeront que le soir ; mais il faut régler cette heure du soir de telle sorte, que les Frères n’aient pas besoin d’autre clarté pour manger, que de celle du jour. On doit suivre le même ordre dans tous les temps ; afin que les Frères, dans les jours de jeûne, comme dans ceux qui n’en sont pas, mangent toujours avant la nuit.
Chapitre 42 Que personne ne parle après Complies
Ut post conpletorium nemo loquatur
Omni tempore silentium debent studere monachi, maxime tamen nocturnis horis. Et ideo omni tempore, sive ieiunii sive prandii: si tempus fuerit prandii, mox surrexerint a cena, sedeant omnes in unum, et legat unus Collationes vel Vitas Patrum aut certe aliud quod ædificet audientes, non autem Eptaticum aut Regum, quia infirmis intellectibus non erit utile illa hora hanc Scripturam audire, aliis vero horis legantur. Si autem ieiunii dies fuerit, dicta Vespera, parvo intervallo mox accedant ad lectionem Collationum, ut diximus. Et lectis quattuor aut quinque foliis vel quantum hora permittit, omnibus in unum occurentibus per hanc moram lectionis, si qui forte in adsignato sibi commisso fuit occupatus, omnes ergo in unum positi conpleant, et exeuntes a Conpletoriis nulla sit licentia denuo cuiquam loqui aliquid. Quod si inventus fuerit quisquam prævaricare hanc taciturnitatis regulam, gravi vindictæ subiaceat, excepto si necessitas hospitum supervenerit aut forte abbas alicui aliquid iusserit. Quod tamen et ipsud cum summa gravitate et moderatione honestissima fiat.
Les Moines doivent garder continuellement un silence exact ; mais encore plus particulièrement aux heures de la nuit. C’est pourquoi dans tous les temps de l’année que l’on mange le soir, soit dans les grands jeûnes, soit dans les jours de deux repas ; aussitôt qu’ils auront soupé, ils s’asseyeront tous dans un même lieu ; et l’un d’entre eux lira les Conférences, les vies des Pères, ou quelque chose qui puisse donner de l’édification ; à l’exception des sept premiers livres de la Bible, et des livres des Rois ; parce qu’une telle lecture ne serait point utile aux esprits faibles, dans ces temps-là, quoiqu’on puisse la faire à d’autres heures. Aux autres jours de jeûne, peu de temps après Vêpres, les Frères iront, sans différer, à la Lecture, comme nous venons de le dire ; et pendant qu’on lira quatre ou cinq feuillets, ou autant que l’heure le pourra permettre, ils s’assembleront de tous côtés : celui même auquel on aurait donné quelque commission particulière, la quittera pour s’y trouver comme les autres. Et ainsi tous les Frères étant ensemble diront Complies ; et depuis qu’elles seront achevées, il ne sera plus permis à personne de parler de quoi que ce puisse être ; et s’il arrivait à quelqu’un de violer cette règle du silence, sa prévarication sera punie des peines les plus rigoureuses ; si ce n’est que la charité que l’on doit aux Hôtes contraignît de parler, ou que l’Abbé fût obligé d’ordonner quelque chose à quelqu’un des Frères : ce que toutefois l’on ne doit faire qu’avec toute sorte de retenue, de modestie et d’honnêteté.
Chapitre 43 De ceux qui viennent tard à l’Office divin, ou au Réfectoire
De his qui ad opus Dei vel ad mensam tarde occurrunt
Ad horam divini Officii, mox auditus fuerit signus, relictis omnibus quælibet fuerint in manibus, summa cum festinatione curratur, cum gravitate tamen, ut non scurrilitas inveniat fomitem. Ergo nihil operi Dei præponatur. Quod si quis in nocturnis Vigiliis post Gloriam psalmi nonagesimi quarti, quem propter hoc omnimo subtrahendo et morose volumus dici, occurrerit, non stet in ordine suo in choro, sed ultimus omnium stet aut in loco, quem talibus neglegentibus seorsum constituerit abbas, ut videantur ab ipso vel ab omnibus, usque dum conpleto opere Dei publica satisfactione pæniteat. Ideo autem eos in ultimo aut seorsum iudicavimus debere stare ut, visi ab omnibus, vel pro ipsa verecundia sua emendent; nam si foris oratorium remaneant, erit forte talis qui se aut recollocet et dormit, aut certe sedit sibi foris vel fabulis vacat, et datur occasio maligno; sed ingrediantur intus, ut nec totum perdant et de reliquo emendent. Diurnis autem Horis, qui ad opus Dei post versum et Gloriam primi psalmi qui post versum dicitur non occurrerit, lege qua supra diximus, in ultimo stent, nec præsumant sociari choro psallentium usque ad satisfactionem, nisi forte abbas licentiam dederit remissione sua, ita tamen ut satisfaciat reus ex hoc.
Ad mensam autem qui ante versu non occurrerit, ut simul omnes dicant versu et orent et sub uno omnes accedant ad mensam, qui per neglegentiam suam aut vitio non occurrerit, usque secunda vice pro hoc corripiatur; si denuo non emendaverit, non permittatur ad mensæ communis participationem, sed sequestratus a consortio omnium reficiat solus, sublata ei portione sua vinum, usque ad satisfactionem et emendationem. Similiter autem patiatur, qui et ad illum versum non fuerit præsens, qui post cibum dicitur. Et ne suis præsumat ante statutam horam vel postea quicquam cibi aut potus præsumere; sed et cui offertur aliquid a priore et accipere rennuit, hora qua desideravit hoc quod prius recusavit aut aliud, omnimo nihil percipiat usque emendationem congruam.
Au moment qu’on aura entendu le signal de l’Office divin, tous les Frères laisseront tout ce qu’ils peuvent avoir dans les mains, et partiront dans le moment, et avec toute la diligence possible, pour s’y trouver ; en gardant néanmoins toute la gravité et la modestie nécessaire, afin d’exclure toute sorte d’occasions et tout sujet de dissipation et de légèreté. Il n’y a donc rien qu’on doive préférer à l’œuvre de Dieu. Que si quelqu’un n’arrivait à l’Office de la nuit qu’après le Gloria Patri du Psaume 94 (lequel nous voulons, pour cette considération, être dit très-posément), il ne sera point au Chœur dans sa place accoutumée ; mais il se tiendra dans la dernière, ou à part dans quelqu’autre lieu, que l’Abbé aura destiné pour ceux qui commettront ces sortes de négligences ; afin qu’étant exposé aux yeux de l’Abbé, et à ceux de tous les Frères, jusqu’à ce que l’Office soit achevé, il répare sa faute par cette satisfaction publique. Or nous avons jugé à propos de les mettre à part, ou dans la dernière place, afin qu’au moins la honte qu’ils auront d’être vus de tout le monde, les oblige à se corriger de leur paresse : car s’ils demeuraient hors de l’Église, il s’en rencontrerait peut-être quelqu’un qui irait se recoucher pour dormir ; ou qui se tenant assis dehors, à son aise, s’amuserait à badiner, et donnerait au Démon une occasion de le tenter. Il vaut donc mieux qu’il soit dans le Chœur, afin qu’il ne perde pas l’Office tout entier ; mais qu’il ne laisse pas de porter la peine de son péché.
Pour ce qui est des Heures du jour, celui qui ne s’y rendra qu’après le Verset, et le Gloria Patri du premier Psaume, qui se dit après le Verset, se tiendra dans le dernier lieu, comme nous l’avons réglé, et n’aura pas la hardiesse de se joindre au Chœur des Frères qui chantent l’Office, jusqu’à ce qu’il ait subi la punition établie ; à moins que l’Abbé ne lui en donne la permission, à condition toutefois qu’il ne laissera pas d’être puni en quelqu’autre manière, de la faute qu’il a commise.
À l’égard du Réfectoire, celui qui n’y sera pas arrivé avant le Verset, en sorte que les Frères puissent tous ensemble faire la prière et se mettre à table, et qui aura manqué de s’y trouver par sa faute et par sa négligence, sera repris jusqu’à deux fois : que s’il n’a pas soin de s’en corriger, on le séparera de la table commune ; il mangera seul, séparé de la compagnie de ses Frères, et sera privé de sa portion de vin, jusqu’à ce qu’il ait satisfait et qu’il se soit corrigé. On traitera de la même manière celui qui n’aura pas assisté au Verset qui se dit après le repas. Que qui que ce soit ne se donne la liberté de boire ou de manger hors des temps et des heures déterminés. Que si quelqu’un faisait difficulté de recevoir ce qui lui aurait été présenté de la part ou de la main du Supérieur, on lui refusera de lui donner la même chose, ou quelqu’autre semblable, lorsqu’il la désirera, jusqu’à ce qu’il ait appris à être plus simple et plus soumis.
Chapitre 44 De quelle manière ceux qui ont été excommuniés doivent satisfaire
De his qui excommunicantur quomodo satisfaciant
Qui pro gravibus culpis ab oratorio et a mensa excommunicantur, hora qua Opus Dei in oratorio percelebratur, ante fores oratorii prostratus iaceat nihil dicens, nisi tantum posito in terra capite, status pronus omnium de oratorio exeuntium pedibus. Et hoc tamdiu faciat, usque dum abbas iudicaverit satisfactum esse. Qui dum iussus ab abbate venerit, volvat se ipsius abbatis, deinde omnium vestigiis ut orent pro ipso. Et tunc, se iusserit abbas, recipiatur in choro vel in ordine quo abbas decreverit, ita sane, ut psalmum aut lectionem vel aliud quid non præsumat in oratorio inponere, nisi iterum abbas iubeat. Et omnibus Horis, dum perconpletur opus Dei, proiciat se in terra in loco qua stat. Et sic satisfaciat, usque dum ei iubeat iterum abbas, ut quiescat iam ab hac satisfactione. Qui vero pro levibus culpis excommunicantur tantum a mensa, in oratorio satisfaciant usque ad iussionem abbatis. Hoc perficiant usque dum benedicat et dicat: «Sufficit».
Celui qui aura été retranché de l’église et de la table commune pour une grande faute, demeurera prosterné à la porte de l’église, durant qu’on y célébrera le saint Office ; et se tenant sans rien dire, le visage contre terre, il embrassera les pieds de tous ceux qui en sortiront ; ce qu’il continuera de faire jusqu’à ce que l’Abbé juge que sa pénitence soit accomplie. Et lorsque l’Abbé lui aura ordonné de le venir trouver, il se prosternera à ses pieds, et fera la même chose à tous ses frères, afin qu’ils lui accordent le secours de leurs prières ; et alors, si l’Abbé l’ordonne ainsi, il sera reçu au chœur, et mis dans la place qu’il lui aura marquée, avec cette condition, toutefois, qu’il n’imposera point de Psaumes, et qu’il ne dira ni Leçons ni autres prières semblables, s’il ne lui en donne un ordre exprès. Il se prosternera à terre à la fin de toutes les Heures de l’Office, dans l’endroit même où il se trouvera, et ne manquera point d’en user de la sorte jusqu’à ce que l’Abbé lui commande de cesser cette pénitence.
À l’égard de ceux qui seront seulement séparés de la table pour des fautes légères, ils feront leur satisfaction dans l’église, jusqu’à ce que l’Abbé leur ordonne d’en demeurer là, et que, leur donnant sa bénédiction, il leur déclare qu’ils en ont assez fait.
Chapitre 45 De ceux qui font des fautes dans l’église
De his qui falluntur in oratorio
Si quis dum pronuntiat psalmum, responsorium, antefanam vel lectionem fallitus fuerit, nisi satisfactione ibi coram omnibus humiliatus fuerit, maiori vindictæ subiaceat, quippe qui noluit humilitate corrigere quod neglegentia deliquit. Infantes autem pro tali culpa vapulent.
Si quelqu’un récitant un Psaume, un Répons, une Antienne, une Leçon, fait une faute ; à moins que dans le moment même il ne s’en humilie et n’en fasse une satisfaction publique, il en sera puni d’une manière plus sévère, comme n’ayant pas voulu réparer par son humilité la faute qu’il avait faite par sa négligence. On punira les enfants de peines corporelles pour ces sortes de fautes.
Chapitre 46 De ceux qui manquent en quelque chose que ce puisse être
De his qui in aliis quibuslibet rebus delinquunt
Si quis dum in labore quovis, in coquina, in cellario, in ministerio, in pistrino, in horto, in arte aliqua dum laborat, vel in quocumque loco, aliquid deliquerit, aut fregerit quippiam aut perdiderit, vel aliud quid excesserit ubiubi, et non veniens continuo ante abbatem vel congregationem ipse ultro satisfecerit et prodiderit delictum suum, dum per alium cognitum fuerit, maiori subiaceat emendationi. Si animæ vero peccati causa fuerit latens, tantum abbati aut spiritualibus senioribus patefaciat, qui sciat curare et sua et aliena vulnera, non detegere et publicare.
Si quelqu’un étant appliqué à quelque travail, soit dans la Cuisine, soit dans la Dépense, dans la Boulangerie, dans le Jardin, dans quelque métier, quelque office, quelque lieu que ce puisse être, vient à manquer, à rompre, à perdre quelque chose, ou à commettre quelque faute semblable, en quelque endroit que ce soit, et ne vient pas de lui-même et dans le moment s’en accuser et s’en humilier devant l’Abbé et devant la Communauté, et que la chose soit connue par un autre que par lui, il en sera châtié plus rigoureusement.
Que si sa faute est secrète et cachée, il la découvrira seulement à l’Abbé, ou à quelques anciens des plus spirituels, qui sachent traiter leurs propres maux et tenir ceux des autres dans le silence.
Chapitre 47 De la charge d’annoncer l’heure de dire l’Office
De significanda hora operis Dei
Nuntianda hora operis Dei dies noctisque sit cura abbatis; aut ipse nuntiare aut tali sollicito fratri iniungat hanc curam, ut omnia horis conpetentibus conpleantur. Psalmos autem vel antefanas post abbatem ordine suo quibus iussum fuerit inponant. Cantare autem et legere non præsumat, nisi qui potest ipsud officium implere ut ædificentur audientes; quod cum humilitate et gravitate et tremore fiat, et cui iusserit abbas.
L’Abbé aura le soin d’avertir lui-même pour l’Office divin le jour et la nuit, ou de commettre pour cela quelqu’un des frères, qui soit si ponctuel, que tout se fasse aux heures réglées. Ceux qui auront reçu ordre d’imposer les Psaumes et les Antiennes, le feront après l’Abbé, chacun selon son rang ; et personne ne s’ingérera ni de chanter, ni de lire, que ceux qui le pourront faire avec édification. Celui que l’Abbé aura chargé de ce devoir, s’en doit acquitter avec humilité, modestie, et tremblement tout ensemble.
Chapitre 48 Du travail des mains
De opera manuum cotidiana
Otiositas inimica est animæ, et ideo certis temporibus occupari debent fratres in labore manuum, certis iterum horis in lectione divina. Ideoque hac dispositione credimus utraque tempore ordinari: id est: ut a Pascha usque kalendas octobres a mane exeuntes a prima usque hora pene quarta laborent quod necessarium fuerit. Ab hora autem quarta usque hora qua Sextam agent, lectioni vacent. Post Sextam autem surgentes a mensa pausent in lecta sua cum omni silentio, aut forte qui voluerit legere sibi sic legat, ut alium non inquietet. Et agatur Nonam temperius mediante octava hora, et iterum quod faciendum est operentur usque ad Vesperam. Si autem necessitas locis aut paupertas exegerit, ut ad fruges recollegendas per se occupentur, non contristentur. Quia tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum vivunt, sicut et Patres nostri et Apostoli. Omnia tamen mensurate fiant propter pusillanimes.
A kalendas autem octobres usque caput quadragesimæ usque in hora secunda plena lectioni vacent; hora secunda agatur Tertia; et usque nona omnes in opus suum laborent quod eis iniungitur. Facto autem primo signo nonæ horæ, deiungant ab opera sua singuli et sint parati, dum secundum signum pulsaverit. Post refectionem autem vacent lectionibus suis aut psalmis. In quadragesimæ vero diebus, a mane usque tertia plena vacent lectionibus suis, et usque decima hora plena operentur quod eis iniungitur. In quibus diebus quadragesimæ dandi sunt. Ante omnia sane seputentur unus aut duo seniores qui circumeant monasterium horis quibus vacant fratres lectioni, et videant ne forte inveniatur frater acediosus qui vacat otio aut fabulis et non est intentus lectioni, et non solum sibi inutilis est, sed etiam alios distollit. Hic tallis si - quod absit - repertus fuerit, corripiatur semel et secundo; si non emendaverit, correptioni regulari subiaceat taliter ut ceteri timeant. Neque frater ad fratrem ingatur horis inconpetentibus.
Dominico item die lectioni vacent omnes, excepto his qui variis officiis deputati sunt. Si quis vero ita neglegens et desidiosus fuerit, ut non velit aut non possit meditare aut legere, iniungatur ei opus quod faciat, ut non vacet. Fratribus infirmis aut delicatis talis opera aut ars iniungatur, ut nec otiosi sint nec violentia laboris opprimantur aut effungentur. Quorum inbecillitas ab abbate consideranda est.
L’oisiveté est l’ennemie des âmes : c’est ce qui fait que les Frères doivent donner de certains temps au travail des mains, et d’autres à la lecture des choses saintes. Ainsi nous croyons qu’il est à propos de régler ces deux temps en la manière suivante.
Depuis la Fête de Pâques jusqu’aux Kalendes d’Octobre, les Frères sortant le matin, travailleront aux choses qui se trouveront nécessaires, depuis la première heure du jour, jusque vers la quatrième ; et depuis la quatrième ils s’occuperont à la lecture à peu près jusqu’à la sixième ; après laquelle ayant dîné, ils iront se reposer sur leur couche dans un profond silence. Que s’il y en a quelqu’un qui ait envie de lire en particulier, il le pourra faire, pourvu que ce soit sans incommoder personne. On dira None plus tôt qu’à l’ordinaire, dans le milieu de la huitième heure ; et on travaillera ensuite jusqu’au soir. Que si les Frères se trouvent obligés par la disposition du lieu, ou par la pauvreté du monastère, de s’employer à faire la moisson, cela ne les doit point affliger ; parce que c’est alors qu’ils seront véritablement Moines, quand ils vivront du travail de leurs mains, selon l’exemple des Apôtres et de nos Pères. Il faut néanmoins que toutes choses se fassent avec modération pour le soulagement des faibles.
Depuis les Kalendes d’Octobre jusqu’au commencement du Carême, les Frères liront jusqu’à la seconde heure toute pleine ; alors on dira Tierce, et puis chacun s’appliquera, jusqu’à la neuvième heure, au travail qui lui aura été marqué. Au moment qu’ils entendront le premier coup de None, ils quitteront tous leur travail, pour se tenir prêts au second coup ; et après qu’ils se seront levés de table, ils s’occuperont à leurs lectures, ou à apprendre les Psaumes.
Durant tout le Carême ils liront, le matin jusqu’à la troisième heure complète ; et ils travailleront ensuite jusqu’à la fin de la dixième.
Au commencement du Carême, on donnera à chacun des Frères un livre tiré de la Bibliothèque, qu’il lira de suite, et tout entier ; et surtout, on ne manquera pas de commettre un ou deux Frères des plus Anciens, pour aller dans tous les endroits du Monastère, au temps de la lecture ; afin de prendre garde qu’il n’y ait quelqu’un qui ait assez de paresse pour passer son temps ou à badiner, ou à ne rien faire ; au lieu de l’employer, comme il le doit, à la lecture ; et qui non-seulement se nuise à lui-même, mais encore qui tire les autres de leur devoir. Et si, par hasard, il s’en trouvait quelqu’un qui fût capable d’une telle conduite (ce qu’à Dieu ne plaise), on l’en reprendra jusqu’à deux fois ; et s’il manque à s’en corriger, on le châtiera d’une punition régulière, et avec une rigueur qui puisse donner de la crainte au reste de ses Frères.
Un Frère ne se trouvera jamais avec un autre aux heures indues. Ils passeront le Dimanche dans la lecture, à l’exception de ceux qui auront des offices et des occupations particulières. Que s’il se rencontrait quelqu’un dont la paresse et la lâcheté fût si grande, qu’il ne voulût ou ne pût ni s’appliquer ni lire, on l’emploiera à quelque travail, afin qu’il ne demeure pas dans l’oisiveté. Pour ce qui regarde les personnes infirmes ou délicates, on leur donnera des occupations et des travaux proportionnés à leur faiblesse, afin de les tirer de l’inutilité ; sans toutefois les accabler, et sans leur donner sujet d’abandonner leur entreprise. Ce sera l’Abbé qui jugera de leur disposition.
Chapitre 49 De l’observation du Carême
De quadragesimæ observatione
Licet omni tempore vita monachi quadragesimæ debet observationem habere, tamen quia paucorum est ista virtus, ideo suademus istis diebus quadragesimæ omni puritate vitam suam custodire, omnes pariter et neglegentias aliorum temporum his diebus sanctis diluere. Quod tunc digne fit, si ab omnibus vitiis temperamus, orationis cum fletibus, lectioni et conpunctioni cordis atque abstinentiæ operam damus. Ergo his diebus augeamus nobis aliquid solito pensu servitutis nostræ, orationes peculiares, ciborum et potus abstinentiam, et unusquisque super mensuram sibi indictam aliquid propria voluntate cum gaudio Sancti Spiritus offerat Deo, id est: subtrahat corpori suo de cibo, de potu, de loquacitate, de scurrilitate, et cum spiritalis desiderii gaudio sanctum Pascha expectet. Hoc ipsud tamen quod unusquisque offerit, abbati suo suggerat, et cum eius fiat oratione et voluntate; quia quod sine permissione patris spiritalis fit, præsumptioni deputabitur et vanæ gloriæ, non mercedi. Ergo cum voluntate abbatis omnia agenda sunt.
Encore qu’un Moine doive, dans tous les temps de la vie, observer la pénitence du Carême ; néanmoins, parce qu’il y en a très-peu qui en soient capables, nous exhortons tous les Frères de se conduire avec tant de vigilance et de pureté, dans ce saint temps, qu’ils puissent effacer les négligences de toute l’année. C’est à quoi nous satisferons avec toute l’exactitude nécessaire, si nous nous préservons de tout dérèglement ; si nous accompagnons notre oraison de nos gémissemens et de nos larmes ; si nous tenons nos cœurs dans la componction ; si nous nous exerçons dans les jeûnes et dans les lectures saintes.
Il faut donc, dans ces jours, ajouter quelque chose à nos pratiques et à nos austérités accoutumées, en priant plus qu’à l’ordinaire, et en nous retranchant dans le boire et dans le manger ; en sorte que chacun, par le mouvement d’une piété toute volontaire, et avec la joie que donne le Saint-Esprit (Rom. 14), offre à Dieu quelque chose au-delà de ce qui lui est prescrit ; c’est-à-dire qu’il se mortifie dans le boire, dans le manger, dans le dormir ; et que s’il y en a quelqu’un qui soit porté à trop parler, à tenir des discours peu sérieux, ou à commettre des actions légères ; qu’il soit plus retenu et plus sage : enfin, que tous attendent la Solennité de Pâques dans une sainte impatience. Cependant, que personne ne se retranche de rien qu’il n’en avertisse l’Abbé, et qu’il ne le fasse avec son agrément et sa bénédiction ; parce que tout ce qui se fait sans la permission du Père spirituel, sera imputé à présomption et à vaine gloire, et demeurera sans récompense. Ainsi personne ne doit rien faire sans le consentement de l’Abbé.
Chapitre 50 De ceux qui travaillent dans des lieux éloignés de l’Église du Monastère, ou qui sont en voyage
De fratribus qui longe ab oratorio laborant aut in via sunt
Fratres qui omnimo longe sunt in labore et non possunt occurrere hora conpetenti ad oratorium - et abbas hoc perpendet quia ita est - agant ibidem opus Dei, ubi operantur, cum tremore divino flectentes genua. Similiter qui in itinere directi sunt, non eos prætereant Horæ constitutæ, sed, ut possunt, agant sibi et servitutis pensum non neglegant reddere.
Les Frères qui travaillent en des lieux fort éloignés du Monastère, et qui, selon le jugement de l’Abbé, ne peuvent pas se rendre à l’Église aux Heures de l’Office, le diront dans une sainte révérence, au lieu même où ils se rencontreront. Ceux qui seront en chemin, ne laisseront pas non plus passer les heures destinées pour l’Office, sans s’en acquitter en particulier, en la manière qu’ils le pourront.
Chapitre 51 Des Frères qui vont dans des lieux qui ne sont pas fort éloignés
De fratribus qui non longe satis proficiscuntur
Frater qui pro quovis responso dirigitur et ea die speratur reverti ad monasterium, non præsumat foris manducare, etiam si omnimo rogetur a quovis, nisi forte ei ab abbate suo præcipiatur. Quod si aliter fecerit, excommunicetur.
Les Frères qui étant sortis pour quelque affaire que ce puisse être, espèrent de revenir au Monastère le même jour, se garderont bien de manger dehors, qui que ce soit qui les en presse, si ce n’est que l’Abbé ne leur en eût donné la permission. Ceux qui contreviendront à ce règlement, seront punis d’excommunication
Chapitre 52 De l’Oratoire du Monastère
De oratorio monasterii
Oratorium hoc sit quod dicitur, nec ibi quicquam aliud geratur aut condatur. Expleto opere Dei, omnes cum summo silentio exeant, et habeatur reverentia Deo, ut frater qui forte sibi peculiariter vult orare, non inpediatur alterius inprobitate. Sed et si aliter vult sibi forte secretius orare, simpliciter intret et oret, non in clamosa voce, sed in lacrimis et intentione cordis. Ergo qui simile opus non facit, non permittatur explicito opere Dei remorari in oratorio, sicut dictum est, ne alius impedimentum patiatur.
Il faut que l’Oratoire soit précisément ce qu’elle doit être, selon le nom qu’on lui donne, et qu’elle ne serve à aucun autre usage. L’Office étant fini, les Frères en sortiront dans un profond silence, afin de rendre à Dieu la révérence qui lui est due, et que si quelqu’un d’entre eux veut s’y arrêter pour y faire quelque oraison particulière, il ne puisse être troublé par l’indiscrétion de personne. Que si un autre avait le même dessein, il peut y entrer simplement, et y prier, non pas d’une voix élevée, mais avec larmes et avec ferveur : ainsi on ne permettra point à celui qui n’aura pas les mêmes intentions, de demeurer dans l’Église après l’Office, comme il a été dit, de crainte qu’il n’importune quelqu’autre de ses frères.
Chapitre 53 De la manière de recevoir les Hôtes
De hospitibus suscipiendis
Omnes supervenientes hospites tamquam Christus suscipiantur, quia ipse dicturus est: Hospis fui et suscepistis me. Et omnibus congruus honor exhibeatur, maxime domesticis fidei et peregrinis. Ut ergo nuntiatus fuerit hospis, occurratur ei a priore vel a fratribus cum omni officio caritatis; et primitus orent pariter, et sic sibi societur in pace. Quod pacis osculum non prius offeratur nisi oratione præmissa, propter inlusiones diabolicas. In ipsa autem salutatione omnis exhibeatur humilitas omnibus venientibus sive discedentibus hospitibus: inclinato capite vel prostrato omni corpore in terra, Christus in eis adoretur qui et suscipitur. Suscepti autem hospites ducantur ad orationem, et postea sedeat cum eis prior aut cui iusserit ipse. Legatur coram hospite Lex divina ut ædificetur, et post hæc omnis ei exhibeatur humanitas. Ieiunium a priore frangatur propter hospitem, nisi forte præcipuus sit dies ieiunii qui non possit violari; fratres autem consuetudines ieiuniorum prosequantur. Aquam in manibus abbas hospitibus det; pedes hospitibus omnibus tam abbas quam cuncta congregatio lavet; quibus lotis, hunc versum dicant: Suscepimus, Deus, misericordiam tuam in medio templi tui. Pauperum et peregrinorum maxime susceptioni cura sollicite exhibeatur, quia in ipsis magis Christus suscipitur; nam divitum terror ipse sibi exigit honorem.
Coquina abbatis et hospitum super se sit, ut, incertis horis supervenientes hospites, qui numquam desunt monasterio, non inquietentur fratres. In qua coquina ad annum ingrediantur duo fratres qui ipsud officium bene impleant. Quibus, ut indigent, solacia administrentur, ut absque murmuratione serviant, et iterum, quando occupationem minorem habent, exeant ubi eis imperatur in opera. Et non solum ipsis, sed et in omnibus officiis monasterii ista consideratio, ut quando indigent solacia adcommodentur eis, et iterum quando vacant oboediant imperatis. Item et cellam hospitum habeat adsignatam frater cuius animam timor Dei possidet; ubi sint lecti strati sufficienter. Et domus Dei a sapientibus administretur. Hospitibus autem, cui non præcipitur, ullatenus societur neque conloquatur; sed si obviaverit aut viderit, salutatis humiliter, ut diximus, et petita benedictione pertranseat, dicens sibi non licere conloqui cum hospite.
On doit recevoir les Hôtes, comme Jésus-Christ même, puisqu’il doit dire un jour, J’ai été voyageur et étranger, et vous m’avez reçu. (Math.25.) Il faut leur rendre à tous l’honneur qui leur est dû ; mais on doit avoir plus de considération pour les voyageurs, et pour ceux qui nous sont unis par les liens sacrés d’une même foi. Donc, au moment qu’on saura l’arrivée de quelque Hôte, le Supérieur et quelques-uns des Frères iront au-devant de lui avec toutes les marques d’une charité sincère (Gal. 6) ; et après avoir fait la prière ensemble, ils pourront lui donner et recevoir de lui le baiser de paix ; ce que l’on ne fera point qu’après avoir prié, afin de prévenir les illusions du Démon. On les saluera avec une humilité profonde ; et soit qu’ils arrivent au Monastère, ou qu’ils en partent, on adorera Jésus-Christ qu’on reçoit en leur personne, par une profonde inclination, ou par un prosternement de tout le corps. (Matth. 18, 5.)
Aussitôt que les Hôtes auront été reçus, on les mènera dans l’Église à la prière ; et ensuite le Supérieur, ou celui des Frères auquel il en aura donné l’ordre, s’asseyera auprès d’eux, et leur lira la parole de Dieu, pour leur édification ; et après, on les traitera avec toute l’honnêteté que l’on pourra. Le Supérieur se dispensera du jeûne pour manger avec eux, si ce n’est un jeûne principal que l’on soit obligé d’observer ; mais pour les Frères, ils garderont leur jeûne accoutumé.
L’Abbé donnera à laver les mains aux Hôtes : il leur lavera aussi les pieds à tous, assisté de toute la Communauté ; et après s’être acquitté de ce devoir de charité, ils diront ce Verset, Suscepimus Deus misericordiam tuam in medio templi tui. (Ps. 47.) Surtout, que l’on ait un soin tout particulier de recevoir les pauvres et les voyageurs ; car on reçoit plus Jésus-Christ en eux que dans les autres. Pour les Grands du monde, ils s’attirent assez le respect et la considération, par la crainte que l’on a de leur déplaire.
Il y aura une cuisine à part pour l’Abbé et pour les Hôtes ; afin que comme ils surviennent à toutes les heures, et que le Monastère n’en désemplit jamais, ils ne troublent point le repos des Frères. On chargera tous les ans du soin de cette cuisine deux Frères qui soient capables de s’en bien acquitter, auxquels on en pourra joindre quelqu’autre s’ils ont besoin de secours ; afin que tout se fasse sans qu’ils aient occasion de murmurer, ni de se plaindre ; et au contraire, quand il arrivera qu’ils ne seront pas suffisamment occupés, ils s’appliqueront aux travaux qu’on leur donnera. Et comme non-seulement dans cet office, mais dans tous les autres, on accordera aux Frères, des personnes pour les aider, lorsque cette assistance leur sera nécessaire ; aussi, quand il se trouvera qu’ils n’auront pas assez d’occupation, ils ne manqueront point d’exécuter les autres choses qui pourront leur être ordonnées.
Il y aura un logement destiné pour la réception des Hôtes, dans lequel on tiendra un nombre suffisant de lits préparés. On en donnera le soin à un Frère qui craigne Dieu, afin que la maison de Dieu soit sagement gouvernée par des hommes sages.
Au reste, que nul des Frères ne se donne la liberté ni d’entretenir ni d’aborder les Hôtes s’il n’en a reçu un ordre particulier ; mais s’il en voit ou s’il en rencontre quelqu’un, il le saluera avec humilité, comme il a déjà été dit ; et après s’être recommandé à ses prières, il passera en lui disant qu’il ne lui est pas permis de parler aux étrangers.
Chapitre 54 Que les Moines ne doivent recevoir ni lettres ni présents
Si debeat monachus litteras vel aliquid suscipere
Nullatenus liceat monacho neque a parentibus suis neque a quoquam hominum nec sibi invicem litteras, eulogias vel quælibet munuscula accipere aut dare sine præcepto abbatis. Quod si etiam a parentibus suis ei quicquam directum fuerit, non præsumat suscipere illud, nisi prius indicatum fuerit abbati. Quod si iusserit suscipi, in abbatis sit potestate cui illud iubeat dari, et non contristetur frater, cui forte directum fuerat, ut non detur occasio diabulo. Qui autem aliter præsumpserit, disciplinæ regulari subiaceat.
Il est absolument défendu à tout Moine de donner ou de recevoir de nul de ses parents, ou de qui que ce soit, non pas même d’aucun de ses Frères, ni lettres, ni présents, de quelque nature qu’ils puissent être, ni faire ou recevoir aucuns compliments, sans une permission expresse de l’Abbé. Et quoi que ce soit que ses parents puissent lui envoyer, il ne doit pas avoir la hardiesse de le recevoir, si l’Abbé ne le juge pas à propos ; que si l’Abbé le trouve bon, il sera en son pouvoir de le faire donner à qui il lui plaira, sans que le Frère auquel on l’avait envoyé en ait la moindre peine, de crainte de s’exposer à la tentation du Démon. Celui qui manquera d’observer cette règle, sera puni des peines régulières.
Chapitre 55 Des habits des Frères
De vestiario vel calciario fratrum
Vestimenta fratribus secundum locorum qualitatem ubi habitant vel ærum temperiem dentur, quia in frigidis regionibus amplius indigetur, in calidis vero minus. Hæc ergo consideratio penes abbatem est. Nos tamen mediocribus locis sufficere credimus monachis per singulos cucullam et tunicam - cucullam in hieme vellosam, in æstate puram aut vetustam - et scapulare propter opera, indumenta pedum pedules et caligas. De quarum rerum omnium colore aut grossitudine non causentur monachi, sed quales inveniri possunt in provincia qua degunt aut quod vilius conparari possit. Abbas autem de mensura provideat ut non sint curta ipsa vestimenta utentibus ea, sed mensurata. Accipientes nova, vetera semper reddant in præsenti reponenda in vestiario propter pauperes. Sufficit enim monacho duas tunicas et duas cucullas habere propter noctes et propter lavare ipsas res; iam quod supra fuerit superfluum est, amputari debet. Et pedules et quodcumque est vetere reddant, dum accipiunt novum. Femolaria hii qui in via diriguntur de vestiario accipiant, quæ revertentes lota ibi restituant. Et cucullæ et tunicæ sint aliquanto a solito quas habent modice meliores; quas exeuntes in via accipiant de vestiario et revertentes restituant.
Stramenta autem lectorum sufficiant matta, sagum et lena et capitale. Quæ tamen lecta frequenter ab abbate scrutinanda sunt propter opus peculiare, ne inveniatur. Et si cui inventum fuerit quod ab abbate non accepit, gravissimæ disciplinæ subiaceat. Et ut hoc vitium peculiaris radicitus amputetur, dentur ab abbate omnia quæ sunt necessaria: id est cuculla, tunica, pedules, caligas, bracile, cultellum, grafium, acum, mappula, tabulas, ut omnis auferatur necessitatis excusatio. A quo tamen abbate semper consideretur illa sententia Actuum Apostolorum, quia: Dabatur singulis prout cuique opus erat. Ita ergo et abbas consideret infirmitates indigentium, non malam voluntatem invidentium. In omnibus tamen iudiciis Dei retributionem cogitet.
On donnera des habits aux Frères selon la nature des lieux et la température de l’air ; parce que dans les plus froids on a besoin d’en avoir davantage que dans les régions chaudes. C’est à l’Abbé à avoir égard à cette différence. Pour nous, nous estimons que dans les pays tempérés, c’est assez de donner à chaque Frère une robe et une coulle ; laquelle, en Hiver, sera plus neuve et plus chargée de poil, et en Été, plus rase et plus usée, avec un scapulaire, pour s’en servir pendant le travail. Ils auront pour leurs chaussures, des chausses et des souliers.
Les frères ne se mettront point en peine de quelle couleur sont leurs habits, ni si l’étoffe est grossière ; mais on l’achètera telle qu’elle se rencontrera dans le pays, et meilleur marché que l’on pourra. L’Abbé réglera lui-même la mesure des vêtements, et prendra garde qu’ils ne soient point trop courts, mais proportionnés à la taille de ceux qui les portent. Toutes les fois que l’on en prendra de neufs, on rendra les autres dans le moment même, et on les mettra dans le vestiaire, pour les donner aux pauvres ; car il suffit aux Frères d’avoir deux robes et deux coulles, soit pour changer les nuits, soit pour les laver ; tout ce qu’on pourrait avoir au-delà est inutile, et doit être retranché. Ils rendront aussi leur chaussure, et généralement toutes leurs vieilles hardes, quand on leur en donnera de neuves.
Ceux qui iront à la campagne, prendront des hautes-chausses du Vestiaire, et les rendront à leur retour, après les avoir lavées. Les robes et les coulles qu’ils porteront dans les voyages, seront un peu meilleures et plus honnêtes que celles dont ils ont accoutumé de se servir ; et on les tirera du Vestiaire pour les y remettre, lorsqu’ils seront revenus.
Les lits auront pour toute garniture une paillasse piquée, une espèce de drap pour la couvrir, une couverture de laine, et un chevet. L’Abbé en fera souvent la visite, de crainte qu’on n’y cache quelque chose contre la pauvreté que l’on a promise. Que s’il se trouvait quelqu’un qui eût la moindre chose qui ne lui eût pas été donnée par l’Abbé, il en sera très rigoureusement puni. C’est pourquoi, afin de retrancher ce vice de propriété jusques à la racine, l’Abbé aura soin de donner aux Frères toutes les choses dont ils pourront avoir besoin, savoir, une coulle, une robe, des chausses et des souliers, un caleçon, un couteau, des tablettes, un poinçon, une aiguille à coudre, un mouchoir ; et de cette sorte il leur ôtera tout sujet de se servir de la nécessité pour prétexte. Cependant l’Abbé se souvenant de cette instruction des Actes des Apôtres, On donnait à chacun selon ce qui lui était nécessaire, considérera les infirmités de ceux qui ont de véritables besoins, sans avoir égard à la mauvaise volonté de ceux qui en pourraient avoir de la jalousie ; et qu’il pense dans tout ce qu’il ordonne, que Dieu le jugera selon ses œuvres.
Chapitre 56 De la table de l’Abbé
De mensa abbatis
Mensa abbatis cum hospitibus et peregrinis sit semper. Quotiens tamen minus sunt hospites, quos vult de fratribus vocare in ipsius sit potestate. Seniorem tamen unum aut duo semper cum fratribus dimittendum propter disciplinam.
L’Abbé mangera toujours avec les Hôtes et les voyageurs ; et lorsqu’il n’y en aura point dans le Monastère, il pourra appeler à sa table ceux qu’il lui plaira d’entre les Frères : il laissera toujours néanmoins à la table de la Communauté un ou deux des plus anciens, pour y maintenir la discipline.
Chapitre 57 Des Artisans du Monastère
De artificibus monasterii
Artifices si sunt in monasterio cum omni humilitate faciant ipsas artes, si permiserit abbas. Quod si aliquis ex eis extollitur pro scientiæ artis suæ, eo quod videatur aliquid conferre monasterio, hic talis erigatur ab ipsa arte et denuo per eam non transeat, nisi forte humiliato ei iterum abbas iubeat. Si quid vero ex operibus artificum venundandum est, videant ipsi per quorum manum transigendam sint, ne aliquam fraudem præsumant. Memorentur semper Ananiæ et Safiræ, ne forte mortem quam illi in corpore pertulerunt, hanc isti vel omnes qui aliquam fraudem de rebus monasterii fecerint, in anima patiantur. In ipsis autem pretiis non subripiat avaritiæ malum, sed semper aliquantulum vilius detur quam ab aliis sæcularibus dari potest, ut in omnibus glorificetur Deus.
S’il y a dans le Monastère des Frères qui sachent quelque métier, ils le pourront exercer, si l’Abbé le leur ordonne ; ce qu’ils feront avec toute l’humilité possible. Que s’il s’en trouvait quelqu’un qui voulût se prévaloir de ses connaissances, de son adresse, et de l’utilité que le Monastère en recevrait, on le retirera pour toujours de son métier, et on ne souffrira plus qu’il s’y emploie ; si ce n’est que l’Abbé, le voyant humilié de sa faute, ne lui ordonne de le reprendre. Ceux qui vendent les ouvrages du Monastère, prendront garde de se conserver les mains nettes et de n’y commettre aucune fraude. Ils se souviendront de la punition d’Ananie et de Saphire (Act. 5), de crainte que, s’ils manquaient de se conduire en cela avec un désintéressement et une pureté parfaite, eux et tous ceux qui tomberaient dans la même infidélité, ne reçussent, dans leurs âmes, le coup de la mort, comme les autres le reçurent dans leurs corps. Que ce ne soit donc pas l’avarice qui mette le prix aux choses que l’on vendra ; mais qu’on les donne à meilleur marché que ne font les gens du monde ; afin que Dieu soit glorifié en toutes choses.
Chapitre 58 De la manière de recevoir les Frères
De disciplina suscipiendorum fratrum
Noviter veniens quis ad conversationem, non ei facilis tribuatur ingressus, sed sicut ait Apostolus: Probate spiritus si ex Deo sunt. Ergo si veniens perseveraverit pulsans et inlatas sibi iniurias et difficultatem ingressus post quattuor aut quinque dies visus fuerit patienter portare et persistere petitioni suæ, annuatur ei ingressus et sit in cella hospitum paucis diebus. Postea autem sit in cella noviciorum ubi meditent et manducent et dormiant. Et senior eis talis deputetur qui aptus sit ad lucrandas animas, qui super eos omnimo curiose intendat. Et sollicitudo sit si revera Deum quærit, si sollicitus est ad opus Dei, ad oboedientiam, ad obprobria. Prædicentur ei omnia dura et aspera per quæ itur ad Deum. Si promiserit de stabilitatis suæ perseverentia, post duorum mensuum circulum legatur ei hæc regula per ordinem, et dicatur ei: «Ecce lex sub qua militare vis; si potes observare, ingredere; si vero non potes, liber discede». Si adhuc steterit, tunc ducatur in supradictam cellam noviciorum et iterum probetur in omni patientia. Et post sex mensuum circuitum legatur ei regula, ut sciat ad quod ingreditur. Et si adhuc stat, post quattuor menses iterum relegatur ei eadem regula. Et si habita secum deliberatione promiserit se omnia custodire et cuncta sibi imperata servare, tunc suscipiatur in congregatione, sciens et lege regulæ constitutum quod ei ex illa die non liceat egredi monasterio, nec collum excutere de sub iugo regulæ quem sub tam morosam deliberationem licuit aut excusare aut suscipere.
Suscipiendus autem in oratorio coram omnibus promittat de stabilitate sua et conversatione morum suorum et oboedientia, coram Deo et sanctis eius, ut si aliquando aliter fecerit, ab eo se damnandum sciat quem inridit. De qua promissione sua faciat petitionem ad nomen sanctorum quorum reliquiæ ibi sunt et abbatis præsentis. Quam petitionem manu sua scribat, aut certe, si non scit litteras, alter ab eo rogatus scribat et ille novicius signum faciat et manu sua eam super altare ponat. Quam dum inposuerit, incipiat ipse novicius mox hunc versum: Suscipe me, Domine, secundum eloquium tuum et vivam, et ne confundas me ab expectatione mea. Quem versum omnis congregatio tertio respondeat, adiungentes: Gloria Patri. Tunc ille frater novicius prosternatur singulorum pedibus ut orent pro eo; et iam ex illa die in congregatione reputetur. Res si quas habet, aut eroget prius pauperibus aut facta sollemniter donatione conferat monasterio, nihil sibi reservans ex omnibus, quippe qui ex illo die nec proprii corporis potestatem se habiturum scit. Mox ergo in oratorio exuatur rebus propriis quibus vestitus est, et induatur rebus monasterii. Illa autem vestimenta quibus exutus est reponatur in vestiario conservanda, ut si aliquando suadenti diabulo consenserit ut egrediatur de monasterio - quod absit - tunc exutus rebus monasterii proiciatur. Illam tamen petitionem eius, quam desuper altare abbas tulit, non recipiat, sed in monasterio reservetur.
Si quelqu’un vient au Monastère dans le dessein de s’y engager, on ne lui en accordera pas facilement l’entrée ; mais on fera ce que dit l’Apôtre : Éprouvez les esprits, pour reconnaître s’ils sont de Dieu (1. Jean 4) : et au cas qu’il persiste en frappant à la porte, et qu’après avoir supporté patiemment pendant quatre ou cinq jours toutes les difficultés et les mauvais traitements qu’on lui aura pu faire, il demeure ferme dans sa résolution, on lui en accordera l’entrée, et on le mettra, pour quelques jours, dans le logement des hôtes ; il entrera ensuite dans celui des Novices ; il y mangera, il y couchera, et y fera tous ses exercices spirituels.
On lui donnera, pour le conduire, un ancien qui soit propre pour gagner les âmes à Jésus-Christ ; lequel veillera sur lui avec une application particulière, pour remarquer s’il cherche Dieu purement, s’il se porte avec ferveur à l’Office divin et à l’obéissance, et s’il aime les actions et les choses qui le rabaissent et qui l’humilient.
On lui déclarera ce qu’il a à souffrir de dur, de pénible et d’amer, dans le chemin qui conduit au Ciel ; et s’il témoigne qu’il persiste dans le dessein de s’engager, deux mois étant expirés, on lui lira et expliquera la Règle tout de suite, en lui disant : Voilà la loi sous laquelle vous désirez de combattre ; si vous vous croyez capable de l’observer, entrez ; si non, vous êtes encore libre, retirez-vous.
S’il persévère après cela, on le mènera dans le logement des Novices, et on continuera de l’exercer dans tout ce qui pourra éprouver sa patience ; et six mois ensuite, on lui lira la Règle tout de nouveau, afin qu’il sache ce qu’il doit se proposer dans la vie qu’il embrasse ; et s’il demeure ferme, quatre mois après on la lui lira pour la troisième fois ; et enfin, si ayant mûrement délibéré, il promet de la garder dans toute son étendue, et d’exécuter toutes les choses qui lui seront prescrites, on le recevra dans la Communauté ; et il doit être averti que dès ce jour il est soumis à la Règle, et qu’il ne lui est plus permis de quitter le Monastère et de secouer le joug de cette même Règle, de laquelle il vient de faire profession, ayant eu tant de temps pour se déterminer ou à embrasser ou à laisser l’engagement qu’il a pris.
Le Novice, en faisant Profession, promettra publiquement dans l’église, Stabilité, Conversion de mœurs, et Obéissance, en la présence de Dieu et de ses Saints ; afin qu’il ne puisse ignorer que s’il lui arrive jamais de manquer à ce qu’il a promis, il sera condamné de Dieu, duquel il se moque.
Il fera sa promesse sous le nom des Saints dont on aura les Reliques, et sous celui de l’Abbé qui sera présent ; il l’écrira de sa main, ou il se servira de la main d’un autre, qu’il priera de lui rendre cet office, s’il ne sait pas écrire ; et après y avoir fait un signe, il la mettra lui-même sur l’Autel ; et aussitôt il chantera ce verset : Suscipe me, Domine, secundum eloquium tuum, et vivam ; et non confundas me ab expectatione mea (Ps. 118) ; que toute la Communauté répétera après lui, jusqu’à trois fois, en y ajoutant Gloria Patri. Il se prosternera ensuite aux pieds de tous les Frères, l’un après l’autre, afin qu’ils lui accordent le secours de leurs prières ; et dès ce jour il doit être considéré comme étant du corps de la Communauté.
S’il a quelques biens, il faut qu’il les donne aux pauvres, avant que de faire Profession, ou qu’il en fasse une donation au Monastère par un Acte public, sans s’en rien réserver ; car il doit savoir que dès cet instant il ne peut pas même disposer de son propre corps.
C’est pourquoi, dans ce moment même, on lui ôtera les habits du siècle, dont il était revêtu, et on lui donnera ceux du Monastère ; cependant on conservera dans le vestiaire les habits qu’il aura quittés, afin que s’il arrivait jamais (ce que Dieu ne permette pas) que par l’instigation du Démon il sortît du Monastère, on puisse lui rendre ce qui était à lui, le dépouiller de ce qui est à la Maison, et l’en chasser. Pour la cédule de la Profession qu’il a mise sur l’Autel, et que l’Abbé a retirée, elle ne lui sera point rendue, et on la gardera dans le Monastère.
Chapitre 59 De quelle manière on doit recevoir les enfants, soit des Nobles, soit des Pauvres
De filiis nobilium aut pauperum qui offeruntur
Si quis forte de nobilibus offerit filium suum Deo in monasterio, si ipse puer minor ætate est, parentes eius faciant petitionem quam supra diximus, et cum oblatione ipsam petitionem et manum pueri involvant in palla altaris, et sic eum offerant. De rebus autem suis aut in præsenti petitione promittant sub iureiurando, quia numquam per se, numquam per suffectam personam nec quolibet modo ei aliquando aliquid dant aut tribuunt occasionem habendi; vel certe si hoc facere noluerint et aliquid offere volunt in elemosinam monasterio pro mercede sua, faciant ex rebus quas dare volunt monasterio donationem, reservato sibi, si ita voluerint usum fructum. Atque ita omnia obstruantur ut nulla suspicio remaneat puero per quam deceptus perire possit - quod absit - quod experimento didicimus. Similiter autem et pauperiores faciant. Qui vero ex toto nihil habent, simpliciter petitionem faciant et cum oblatione offerant filium suum coram testibus.
Si quelque personne de condition veut offrir son fils à Dieu dans le Monastère, et que cet enfant soit encore petit, le père et la mère feront eux-mêmes la Promesse dont nous avons parlé, enveloppant la Main de l’enfant, l’Offrande et la Promesse tout ensemble, dans le voile de l’autel. Ils le présenteront à Dieu de cette sorte, et s’obligeront, avec serment dans le même Écrit, de ne lui donner jamais rien de leurs biens, ni directement, ni indirectement, soit par eux-mêmes, soit par aucune personne interposée ; de crainte de lui faire naître une occasion de violer la pauvreté qu’il a promise. Et au cas qu’ils ne veuillent pas en user de la sorte, et qu’ils aient envie de laisser au Monastère quelque marque de leur charité par une espèce de reconnaissance, ils pourront lui faire une donation de ce qu’ils ont envie de lui laisser ; et s’en réserver, s’ils le veulent, la jouissance pendant leur vie. Enfin, ils fermeront toutes les avenues, de sorte qu’ils ôtent à leur enfant tout sujet de former des espérances, qui ne serviraient qu’à le tromper et à le perdre (ce que Dieu empêche) ; comme nous l’avons appris par l’expérience.
Les personnes moins accommodées feront la même chose. Pour celles qui n’ont rien du tout, elles feront simplement leur Promesse, et présenteront leur fils avec l’Offrande, en présence de témoins.
Chapitre 60 Des Prêtres qui voudront s’engager dans le Monastère
De sacerdotibus qui forte voluerint in monasterio habitare
Si quis de ordine sacerdotum in monasterio se suscipi rogaverit, non quidem citius ei adsentiatur. Tamen, si omnimo persteterit in hac supplicatione, sciat se omnem regulæ disciplinam servaturum, nec aliquid ei relaxabitur, ut sicut scriptum est: Amice, ad quod venisti? Concedatur ei tamen post abbatem stare et benedicere aut missas tenere, si tamen iusserit ei abbas. Sin alias, ullatenus aliqua præsumat, sciens se disciplinæ regulari subditum, et magis humilitatis exempla omnibus det. Et si forte ordinationis aut alicuius rei causa fuerit in monasterio, illum locum adtendat quando ingressus est in monasterio, non illum qui ei pro reverentia sacerdotii concessus est. Clericorum autem si quis eodem desiderio monasterio sociari voluerit, loco mediocri conlocentur; et ipsi tamen si promittunt de observatione regulæ vel propria stabilitate.
Si quelque Prêtre demande d’être reçu dans le Monastère, on ne se pressera pas de lui accorder ce qu’il désire. Que s’il persiste dans sa demande, il faut lui dire et qu’il se persuade, qu’il sera soumis comme les autres à toute la discipline de la Règle, et qu’on ne l’exemptera pas de la moindre régularité ; en sorte que s’il vient à y manquer, on puisse lui dire cette parole : Mon ami, dans quel dessein êtes-vous venu ici ? On lui permettra toutefois de tenir la première place après l’Abbé, de donner les bénédictions, et de présider au Chœur, pourvu que l’Abbé l’ordonne ; sinon, qu’il ne se mêle de rien, sachant qu’il est soumis à la discipline régulière, et qu’il doit être encore, plus que les autres, un modèle d’humilité à tous ses Frères. Que s’il y a quelque chose à établir et à régler dans le Monastère, et qu’on y traite de quelque affaire où il soit présent, il n’y tiendra que le rang de sa réception, et non pas celui qui lui a été accordé à cause de son caractère.
Pour les Ecclésiastiques inférieurs, s’il y en a quelqu’un qui désire aussi d’être reçu dans le Monastère, on lui accordera un rang médiocre, pourvu qu’il promette Stabilité et d’observer la Règle.
Chapitre 61 De quelle manière on doit recevoir les Moines étrangers
De monachis peregrinis qualiter suscipiantur
Si quis monachus peregrinus de longiquis provinciis supervenerit, si pro hospite voluerit habitare in monasterio et contentus fuerit consuetudinem loci quam invenerit, et non forte superfluitate sua perturbat monasterium, sed simpliciter contentus est quod invenerit, suscipiatur quanto tempore cupit. Si qua sane rationabiliter et cum humilitate caritatis reprehendit aut ostendit, tractet abbas prudenter ne forte pro hoc ipsud eum Dominus direxerit. Si vero postea voluerit stabilitatem suam firmare, non rennuatur talis voluntas, et maxime quia tempore hospitalitatis potuit eius vita dinosci.
Quod si superfluus aut vitiosus inventus fuerit tempore hospitalitatis, non solum non debet sociari corpori monasterii, verum etiam dicatur ei honeste ut discedat, ne eius miseria etiam alii vitientur. Quod si non fuerit talis qui mereatur proici, non solum si petierit, suscipiatur congregationi sociandus, verum etiam suadeatur ut stet, ut eius exemplo alii erudiantur, et quia in omni loco uni Domino servitur, uni Regi militatur. Quem si etiam talem esse perspexerit abbas, liceat eum in superiori aliquantum constituere loco. Non solum autem monachum, sed etiam de suprascriptis gradibus sacerdotum vel clericorum stabilire potest abbas in maiori quam ingrediuntur loco, si eorum talem perspexerit esse vitam. Caveat autem abbas, ne aliquando de alio noto monasterio monachum ad habitandum suscipiat sine consensu abbatis eius aut litteras commendaticias, quia scriptum est: Quod tibi non vis fieri, alio ne feceris.
Si un Moine étranger vient de quelques pays éloignés, dans le Monastère, et qu’il désire de s’y arrêter en qualité d’Hôte seulement : pourvu qu’il se contente de la vie que l’on y mène, qu’il y vive simplement, et qu’il n’y cause aucun trouble par la superfluité de ses envies ; on l’y recevra autant de temps qu’il le voudra. Que s’il y trouve quelque chose qui mérite d’être repris, et qu’il le fasse avec charité et humilité tout ensemble, l’Abbé l’examinera avec prudence ; car il pourrait bien se faire que ce serait pour cela même que l’Esprit de Dieu l’y aurait conduit. Que si dans la suite il prenait résolution de s’y fixer pour toujours, on ne le rejettera point ; et d’autant plus, que pendant qu’il y a demeuré, on a eu tout le temps de prendre des connaissances certaines de sa vie et de ses mœurs. Que s’il a paru désirer des choses superflues, et avoir des inclinations vicieuses, non seulement on ne doit pas l’associer au corps du Monastère ; mais il faut lui dire le plus honnêtement que l’on pourra, qu’il se retire, de crainte qu’il ne communique son dérèglement aux autres.
Que si sa conduite n’est pas telle qu’elle oblige à le congédier, non-seulement il ne faut pas attendre qu’il demande d’être reçu dans le Monastère, pour l’y admettre ; mais on lui persuadera d’y demeurer, afin que les autres profitent de son exemple ; en lui faisant connaître qu’en quelque lieu que l’on se trouve, on sert un même maître et on combat sous les enseignes d’un même Roi. L’Abbé lui pourra donner un rang un peu au-dessus de celui de sa réception, s’il juge qu’il le mérite ; et non-seulement il lui sera permis d’en user de la sorte à l’égard des Moines, mais encore des Prêtres et des Ecclésiastiques inférieurs, dont nous avons parlé, si leur vertu les en rend dignes.
L’Abbé prendra garde de ne recevoir jamais un Moine d’aucun Monastère connu, sans le consentement de son Abbé, et sans ses lettres de recommandation, se souvenant qu’il est écrit : Ne faites pas à un autre ce que vous ne voudriez pas que l’on vous fît à vous-même. (Tob. 4)
Chapitre 62 Des Prêtres du Monastère
De sacerdotibus monasterii
Si quis abbas sibi presbyterum vel diaconem ordinari petierit, de suis elegat qui dignus sit sacerdotio fungi. Ordinatus autem caveat elationem aut superbiam, nec quicquam præsumat nisi quod ei ab abbate præcipitur, sciens se multo magis disciplinæ regulari subdendum. Nec occasione sacerdotii obliviscatur regulæ oboedientiam et disciplinam sed magis ac magis in Deum proficiat. Locum vero illum semper adtendat quod ingressus est in monasterio, præter officium altaris, et si forte electio congregationis et voluntas abbatis pro vitæ merito eum promovere voluerint. Qui tamen regulam decanis vel præpositis constitutam sibi servare sciat. Quod si aliter præsumpserit, non sacerdos sed rebellio iudicetur. Et sæpe admonitus si non correxerit, etiam episcopus adhibeatur in testimonio. Quod si nec sic emendaverit, clarescentibus culpis, proiciatur de monasterio, si tamen talis fuerit eius contumacia ut subdi aut oboedire regulæ nolit.
Lorsque l’Abbé voudra que quelqu’un de ses Frères soit élevé au Sacerdoce ou au Diaconat, pour le service de son Monastère, il choisira entre eux celui qu’il en estimera le plus digne ; et quand il aura été ordonné, qu’il prenne garde de ne pas se laisser surprendre par aucun sentiment d’élèvement ou d’orgueil ; et qu’il ne s’ingère de rien, que de ce qui lui sera prescrit par l’Abbé, sachant que ce nouveau titre veut qu’il soit encore plus soumis à la discipline du Cloître qu’il ne l’était auparavant ; et bien loin que cette dignité lui soit une raison pour le dispenser de l’obéissance et de l’assujétissement dans lequel la Règle l’oblige de vivre ; au contraire, il doit s’avancer de plus en plus dans les voies de Dieu par l’exactitude de sa conduite.
Qu’il garde en toutes rencontres, et qu’il se contente du rang que lui donne son entrée dans le Monastère, si ce n’est qu’il se trouve à l’Autel dans les fonctions de son ministère ; ou bien, que la Communauté et l’Abbé aient voulu l’élever par la considération de son mérite : et en ce cas-là même, il observera exactement toutes les choses qui lui seront ordonnées par les Doyens et par les autres Supérieurs ; et s’il lui arrivait de faire le contraire, on le traitera non pas comme un Prêtre, mais comme un désobéissant : on l’avertira plusieurs fois de son égarement ; on fera intervenir l’Évêque, s’il y persiste : enfin, si les fautes devenant publiques, il demeure dans son endurcissement et dans sa révolte, il sera chassé du Monastère ; si toutefois son opiniâtreté est telle, qu’on ne puisse le réduire à se soumettre et à obéir à la Règle.
Chapitre 63 De l’ordre et du rang que l’on doit garder dans la communauté
De ordine congregationis
Ordines suos in monasterio ita conservent ut conversationis tempus, ut vitæ meritum discernit atque abbas constituerit. Qui abbas non conturbet gregem sibi commissum nec, quasi libera utens potestate, iniuste disponat aliquid, sed cogitet semper quia de omnibus iudiciis et operibus suis redditurus est Deo rationem. Ergo secundum ordines suos quos constituerit vel quos habuerint ipsi fratres, sic accedant ad pacem, ad communionem, ad psalmum inponendum, in choro standum. Et in omnibus omnimo locis ætas non discernat ordines nec præiudicet, quia Samuhel et Danihel pueri presbyteros iudicaverunt. Ergo, excepto hos quos, ut diximus, altiori consilio abbas prætulerit vel degradaverit certis ex causis, reliqui omnes ut convertuntur ita sint ut verbi gratia qui secunda hora diei venerit in monasterio iuniorem se noverit illius esse qui prima hora venit diei, cuiuslibet ætatis aut dignitatis sit. Pueris per omnia ab omnibus disciplina conservata.
Iuniores igitur priores suos honorent, priores minores suos diligant. In ipsa appellatione nominum nulli liceat alium puro appellare nomine, sed proiores iuniores suos fratrum nomine, iuniores autem priores suos nonnos vocent, quod intelligitur paterna reverentia. Abbas autem, quia vices Christi creditur agere, dominus et abbas vocetur, non sua adsumptione sed honore et amore Christi; ipse autem cogitet et sic se exhibeat ut dignus sit tali honore. Ubicumque autem sibi obviant fratres, iunior priorem benedictionem petat. Transeunte maiore minor surgat et det ei locum sedendi, nec præsumat iunior consedere nisi ei præcipiat senior suus, ut fiat quod scriptum est: Honore invicem prævenientes. Pueri parvi vel adulescentes in oratorio vel ad mensas cum disciplina ordines suos consequantur. Foris autem vel ubiubi, et custodiam habeant et disciplinam, usque dum ad intellegibilem ætatem perveniant.
Les Frères tiendront dans le Monastère le rang de leur entrée ou celui qui leur aura été donné à cause de leur mérite, et selon les ordres de l’Abbé ; lequel néanmoins prendra garde de ne pas jeter le trouble dans le troupeau dont la conduite lui a été confiée, et de faire des dispositions injustes, comme s’il voulait agir d’une puissance et d’une autorité absolue ; mais au contraire, il pensera incessamment qu’il doit rendre à Dieu un compte rigoureux de toutes ses ordonnances et de toutes ses activons.
Il faut donc que les Frères gardent le rang de leur réception, ou celui que l’Abbé leur aura donné, soit lorsqu’ils iront à la Paix ou à la Communion qu’ils imposeront des Psaumes, ou qu’ils prendront leur place dans le Chœur ; et en quelque lieu que ce soit, ce ne sera point l’âge qui les distinguera, puisque Samuel et Daniel, quoiqu’ils ne fussent encore que des enfants, ont jugé des anciens. Enfin, à l’exception de ceux que l’Abbé aura ou élevés par des vues supérieures, ou qu’il aura rabaissés par des raisons particulières, ils tiendront tous la place de leur entrée dans le Monastère ; en sorte que, par exemple, celui qui y sera venu à la seconde heure du jour, de quelque âge et de quelque dignité qu’il puisse être, se regardera comme inférieur à celui qui y sera venu à la première. Et pour ce qui est des Enfants, ils seront indifféremment soumis à tous les Frères, qui, en toutes occasions, leur feront garder une discipline exacte.
Il faut donc que les plus jeunes honorent les anciens, et que les anciens aiment les plus jeunes. Il ne sera permis à qui que ce soit de nommer aucun de ses frères purement par son nom ; mais les anciens appelleront les plus jeunes Frères, et les jeunes donneront aux anciens le nom de Nonni, qui est un terme qui marque la révérence d’un fils à l’égard d’un père. Pour l’Abbé, parce qu’il est regardé comme tenant, entre les Frères, la place de Jésus-Christ, ils le nommeront Seigneur et Abbé ; non point parce qu’il s’attribue lui-même ce titre, mais à cause de l’honneur et de l’amour qu’ils portent à Jésus-Christ : c’est pourquoi il doit extrêmement penser à se conduire de sorte qu’il soit digne du respect qu’on lui rend.
En quelque lieu que les Frères puissent se rencontrer, le plus jeune demandera la bénédiction au plus ancien ; et quand un ancien passera, le plus jeune se lèvera devant lui, et lui fera place, et n’aura pas la hardiesse de s’asseoir que l’ancien ne le lui ordonne ; afin d’observer ce qui est écrit : Prévenez-vous les uns les autres par des marques de respect et de déférence. (Rom. 12.)
Les Enfants et ceux qui ont un peu plus d’âge, assisteront à l’Église et au Réfectoire, dans leur rang, avec modestie et sans confusion ; mais en quelqu’autre lieu qu’ils se rencontrent, on aura d’eux un soin particulier : et il y aura toujours quelqu’un qui veillera sur eux, pour leur faire garder une discipline exacte, jusqu’à ce qu’ils aient atteint un âge plus raisonnable.
Chapitre 64 De l’élection et de l’établissement de l’Abbé
De ordinando abbate
In abbatis ordinatione illa semper consideretur ratio, ut hic constituatur quem sibi omnis concors congregatio secundum timorem Dei, sive etiam pars quamvis parva congregationis saniore consilio elegerit. Vitæ autem merito et sapientiæ doctrina elegatur qui ordinandus est, etiam si ultimus fuerit in ordine congregationis. Quod si etiam omnis congregatio vitiis suis - quod quidem absit - consentientem personam pari consilio elegerit, et vitia ipsa aliquatenus in notitia episcopi ad cuius diocesim pertinet locus ipse vel ab abbates aut christianos vicinos claruerint, prohibeant pravorum prævalere consensum, sed domui Dei dignum constituant dispensatorem, scientes pro hoc se recepturos mercedem bonam, si illud caste et zelo Dei faciant, sicut e diverso peccatum si neglegant.
Ordinatus autem abbas cogitet semper, quale onus suscepit et cui redditurus est rationem vilicationis suæ, sciatque sibi oportere prodesse magis quam præesse. Oportet ergo eum esse doctum Lege divina, ut sciat et si unde proferat nova et vetera, castum, sobrium, misericordem, et semper superexaltet misericordiam iudicio, ut idem ipse consequatur. Oderit vitia, diligat fratres. In ipsa autem correptione prudenter agat et ne quid nimis, ne dum nimis eradere cupit æruginem frangatur vas. Suamque fragilitatem semper suspectus sit, memineritque calamum quassatum non conterendum. In quibus non dicimus ut permittat nutriri vitia, sed prudenter et cum caritate ea amputet, ut viderit cuique expedire sicut iam diximus, et studeat plus amari quam timeri. Non sit turbulentus et anxius, non sit nimius et obstinatus, non sit zelotipus et nimis suspiciosus, quia numquam requiescit. In ipsis imperiis suis providus et consideratus, et sive secundum Deum sive secundum sæculum sit opera quam iniungit, discernat et temperet, cogitans discretionem sancti Iacob dicentis: Si gerges meos plus in ambulando fecero laborare, morientur cuncti una die. Hæc ergo aliaque testimonia discretionis matris virtutum sumens, sic omnia temperet ut sit et fortes quod cupiant et infirmi non refugiant. Et præcipue ut præsentem regulam in omnibus conservet, ut dum bene ministraverit audiat a Domino quod servus bonus qui erogavit triticum conservis in tempore suo: Amen dico vobis, ait, super omnia bona sua constituit eum.
On tiendra pour règle constante, dans l’élection de l’Abbé, que celui-là soit établi qui aura été choisi dans la vue de Dieu, par un consentement général de toute la Communauté, ou même par la plus petite partie, pourvu que son choix soit le meilleur. On considérera, dans cette élection, le mérite, la sagesse et la doctrine de la personne quand même elle n’aurait que le dernier rang dans le Monastère.
Que s’il arrivait que la Communauté toute entière eût d’un commun avis jeté les yeux (ce que Dieu ne permette pas) sur un sujet qui se laissât aller à ses passions et à ses dérèglemens ; ses vices étant venus à la connaissance de l’Évêque du Diocèse, des Abbés, ou des gens de bien qui sont dans le voisinage ; il faut qu’ils empêchent que la conspiration des méchants n’ait son effet ; qu’ils prennent soin de donner à la maison de Dieu un dispensateur qui soit digne de la gouverner et de la conduire ; et qu’ils soient assurés que leur action sera récompensée, s’ils agissent en cela avec des intentions pures et dans un saint zèle pour la gloire de Dieu ; et qu’au contraire, leur péché sera puni, si dans cette occasion ils manquent d’y contribuer.
Il faut que l’Abbé, après sa nomination, pense incessamment à la pesanteur du fardeau dont il a été chargé ; et à qui il doit rendre compte de son administration ; et qu’il soit persuadé qu’il est établi, non pas tant pour présider, que pour être utile à ses Frères.
Il doit donc être instruit dans la Loi divine, afin qu’il sache et qu’il ait en lui comme une source, de laquelle il puisse tirer les vérités et les maximes anciennes et nouvelles, dont il doit se servir pour l’instruction de ses Frères. Il faut aussi qu’il soit chaste, sobre, charitable et qu’il fasse paraître dans toute sa conduite plus de douceur que de sévérité ; afin qu’il trouve en Dieu, pour lui-même, la même bonté qu’il aura eue pour les autres. Il haïra les vices ; mais il ne laissera pas d’aimer ses Frères. Il se conduira dans les corrections avec prudence, et n’y commettra aucun excès, de crainte qu’en voulant trop ôter la rouille du vase et le rendre trop net, il ne le rompe. Qu’il ne perde jamais de vue sa propre fragilité (Isaie 42) ; et qu’il se souvienne qu’il est défendu d’achever de briser le roseau qui est déjà rompu. (Matth. 12.)
Nous n’entendons pas pour cela qu’il souffre que les vices se nourrissent et se multiplient ; mais qu’il se serve, pour les retrancher, d’une conduite prudente et charitable, selon qu’il l’estimera le plus avantageux pour chacun de ses Frères, comme nous l’avons déjà dit ; en sorte qu’il s’étudie beaucoup plus à se faire aimer qu’à se faire craindre. Qu’il soit posé dans sa manière d’agir ; qu’il ne soit ni inquiet, ni excessif, ni opiniâtre, ni jaloux, ni trop soupçonneux ; car autrement il n’aura jamais de repos.
Qu’il soit prévoyant et considéré dans tous ses ordres, dans les choses qui regardent Dieu comme dans celles qui regardent le monde ; et qu’il ait, lorsqu’il ordonne quelques emplois et quelques travaux, tout le discernement et toute la modération nécessaires, imitant la discrétion du saint Patriarche Jacob, qui disait : Si je fais marcher mes troupeaux plus qu’ils ne peuvent, ils mourront tous en un jour. (Gen. 33.) Ainsi, suivant cet exemple de discrétion, qui est la mère de toutes les vertus, et d’autres exemples semblables, qu’il fasse toutes choses avec tant de règle et de mesure, que les forts les puissent désirer et que les faibles ne tombent point dans le découragement. Surtout qu’il observe et fasse observer cette Règle dans tous ses points ; afin que s’étant fidèlement acquitté de son ministère, il entende de la bouche du Seigneur ces paroles qu’il dit à ce serviteur fidèle, qui avait distribué la nourriture dans le temps à ceux qui avoient travaillé avec lui : Je vous dis en vérité : il donnera à ce serviteur le gouvernement sur tous ses biens. (Luc. 12.)
Chapitre 65 Du Prieur du Monastère
De præposito monasterii
Sæpius quidem contigit, ut per ordinationem præpositi sandala gravia in monasteriis oriantur, dum sint aliqui maligno spiritu superbiæ inflati et æstimantes se secundos esse abbates, adsumentes sibi tyrannidem, scandala nutriunt et dissensiones in congregationes faciunt, et maxime in illis locis ubi ab eodem sacerdote vel ab eis abbatibus qui abbatem ordinant ab ipsis etiam et præpositus ordinatur. Quod quam sit absurdum facile advertitur, quia ab ipso initio ordinationis materia ei datur superbiendi, dum ei suggeritur a cogitationibus suis exutum eum esse a potestate abbatis sui, quia ab ipsis es tu ordinatus a quibus et abbas. Hinc suscitantur invidiæ, rixæ, detractiones, æmulationes, dissensiones, exordinationes, ut dum contraria sibi abbas præpositusque sentiunt, et ipsorum necesse est sub hanc dissensionem animas periclitari, et hii qui sub ipsi sunt, dum adulantur partibus, eunt in perditionem. Cuius periculi malum illos respicit in capite qui talius inordinationis se fecerunt auctores.
Ideo nos vidimus expedire propter pacis caritatisque custodiam in abbatis pendere arbitrio ordinationem monasterii sui. Et si potest fieri per decanos ordinetur, ut ante disposuimus, omnis utilitas monasterii, prout abbas disposuerit, ut dum pluribus committitur, unus non superbiat. Quod si aut locus expetit aut congregatio petierit rationabiliter cum humilitate et abbas iudicaverit expedire, quemcumque elegerit abbas cum consilio fratrum timentium Deum ordinet ipse sibi præpositum. Qui tamen præpositus illa agat cum reverentia quæ ab abbate suo et iniuncta fuerint, nihil contra abbatis voluntatem aut ordinationem faciens, quia quantum prælatus est ceteris, ita eum oportet sollicitius observare præcepta regulæ. Qui præpositus si repertus fuerit vitiosus aut elatione deceptus superbire, aut contemptor sanctæ regulæ fuerit conprobatus, admoneatur verbis usque quater. Si non emendaverit, adhibeatur ei correptio disciplinæ regularis. Quod si neque sic correxerit, tunc deiciatur de ordine præposituræ et alius qui dignus est in loco eius subrogetur. Quod si et postea in congregatione quietus et oboediens non fuerit, etiam de monasterio pellatur. Cogitet tamen abbas se de omnibus iudiciis suis Deo reddere rationem, ne forte invidiæ aut zeli flamma urat animam.
Il n’arrive que trop souvent que l’établissement des Prieurs cause de grands maux dans les Monastères, lorsqu’il s’en trouve qui, se laissant aller à un esprit et à un mouvement d’orgueil, s’imaginent qu’ils sont de seconds Abbés ; et s’attribuant une autorité qui ne leur est point due, nourrissent des scandales et excitent des divisions dans les Communautés ; et particulièrement dans celles où le Prieur est nommé par le même Évêque et par les mêmes Abbés auxquels appartient l’institution de l’Abbé. Il est aisé de voir qu’il n’y a rien de moins raisonnable qu’une telle disposition, puisque par ce moyen on donne sujet au Prieur de s’élever dès le mouvement de sa nomination, et de se persuader qu’il n’est point dans la dépendance de son Abbé ; puisqu’il a reçu son institution de ceux mêmes qui la donnent à l’Abbé ; ce qui est une source d’envie, d’animosités, de querelles, de médisances, de jalousies, de dissensions, et de toutes sortes de confusions et de désordres ; parce que l’Abbé et le Prieur se trouvant dans des sentiments contraires, il est impossible que, dans une telle division, leurs âmes ne soient exposées à d’extrêmes dangers ; et que ceux qui sont sous leur conduite, venant à prendre parti et à flatter les passions des uns et des autres, ne s’engagent dans une perte commune : or, ce mal retombe principalement sur ceux qui sont les auteurs de ces désordres.
C’est pourquoi nous croyons que, pour conserver la charité et la paix, il faut que le gouvernement et l’administration du Monastère soient entièrement entre les mains de l’Abbé ; et que, s’il est possible, comme nous l’avons déjà dit, on se serve de Doyens qui pourvoient, sous ses ordres, à tous les besoins et à toutes les nécessités de la Communauté ; afin que le ministère étant partagé entre plusieurs, un seul n’ait pas occasion de s’élever. Que s’il arrive que le lieu exige un Prieur, ou que la Communauté le demande avec raison et humilité tout ensemble, et que l’Abbé le juge à propos, il établira lui-même pour Prieur celui qu’il lui plaira, ayant pris sur cela le sentiment des plus vertueux de ses Frères.
Le Prieur exécutera avec respect tout ce qui lui sera prescrit par son Abbé ; il ne fera rien contre sa volonté, ni contre ses ordres ; car d’autant plus qu’il est élevé au-dessus de ses Frères, il doit aussi être plus attaché à l’observation de la Règle.
Que s’il tombait dans quelque dérèglement, qu’il s’enflât d’orgueil, ou qu’il fût convaincu de négliger l’observation de la sainte Règle, on l’en reprendra jusqu’à quatre fois ; et s’il manque à se corriger, on usera à son égard des châtiments et des corrections régulières ; que s’il persiste dans son opiniâtreté, on le déposera et on mettra dans sa place quelqu’un qui en soit digne. Et enfin, si, après tout cela, il vivait entre ses Frères comme un homme inquiet et désobéissant, on le chassera du Monastère. Cependant, que l’Abbé n’oublie jamais qu’il rendra compte à Dieu de ses jugements et de toutes ses ordonnances ; de crainte que son âme ne se laisse surprendre par un faux zèle d’envie et d’amertume.
Chapitre 66 Du Portier du Monastère
De hostiariis monasterii
Ad portam monasterii ponatur senes sapiens, qui sciat accipere responsum et reddere, et cuius maturitas eum non sinat vacari. Qui portarius cellam debebit habere iuxta portam, ut venientes semper præsentem inveniant a quo responsum accipiant. Et mox ut aliquis pulsaverit aut pauper clamaverit, «Deo gratias» respondeat aut «Benedic», et cum omni mansuetudine timoris Dei reddat responsum festinanter cum fervore caritatis. Qui portarius si indiget solacio iuniorem fratrem accipiat. Monasterium autem, si possit fieri, ita debet constitui ut omnia necessaria, id est aqua, molendinum, hortum vel artes diversas intra monasterium exerceantur, ut non sit necessitas monachis vagandi foris, quia omnimo non expedit animabus eorum.Hanc autem regulam sæpius volumus in congregatione legi, ne quis fratrum se de ignorantia excuset.
On mettra, à la porte du Monastère, un Frère qui ait de l’âge, qui soit sage, qui sache porter une parole et en rapporter la réponse, qui ait le jugement mûr, et qui soit assidu et attaché à son devoir. Il doit avoir une cellule tout contre la porte ; afin que ceux qui viennent au Monastère, le trouvent d’abord, et qu’il soit toujours prêt de leur rendre réponse. Aussitôt que quelqu’un frappera à la porte, ou qu’il entendra la voix d’un pauvre, il répondra Deo gratias, ou bien Benedicat, et avec une douceur inspirée de la crainte de Dieu, et mêlée d’une charité ardente, il rendra ses réponses sans faire attendre ; et au cas qu’il ait besoin de quelqu’un pour lui aider dans son office, on lui donnera quelque Frère plus jeune que lui.
Il faut, autant que l’on pourra, bâtir les Monastères dans une situation commode, où l’on puisse avoir les choses, comme de l’eau, un moulin, un jardin, une boulangerie, et d’autres lieux qui donnent facilité pour exercer des arts et des métiers différents ; afin que les Moines ne soient point obligés de sortir de l’enceinte des murs, n’y ayant rien qui nuise davantage au salut de leurs âmes.
Or nous voulons que cette Règle soit souvent lue dans la Communauté, pour empêcher qu’aucun des Frères ne se serve de son ignorance, comme d’une raison légitime pour ne pas l’observer.
Chapitre 67 Des Frères qui vont en voyage
De fratribus in viam directis
Dirigendi fratres in via omnium fratrum vel abbatis se orationi conmendent, et semper ad orationem ultimam operis Dei commemoratio omnium absentum fiat. Revertentes autem de via fratres ipso die quo redeunt per omnes canonicas horas, dum expletur opus Dei, prostrati solo oratorii ab omnibus petant orationem propter excessos, ne qui forte subripuerint in via visus aut auditus malæ rei aut otiosi sermonis. Nec præsumat quisquam referre alio quæcumque foris monasterium viderit aut audierit, quia plurima destructio est. Quod si quis præsumpserit, vindictæ regulari subiaceat. Similiter et qui præsumpserit claustra monasterii egredi vel quocumque ire vel quippiam quamvis parvum sine iussione abbatis facere.
Les Frères qui doivent aller en voyage, se recommanderont avant que de partir aux prières de l’Abbé et de tous les Frères ; et on ne manquera point tous les jours, à la fin de l’Office, de faire une mémoire des absents. Le même jour qu’ils seront de retour au Monastère, ils se prosterneront dans l’église, à la fin de toutes les Heures de l’Office, pour demander l’intercession de leurs Frères ; afin d’obtenir de Dieu le pardon des fautes qui pourront leur être échappées par la liberté qu’ils auront donnée à leurs yeux, par les mauvais discours qu’ils auront entendus, ou les paroles inutiles qu’ils auront proférées.
Qu’il n’y en ait aucun qui ait la hardiesse de rien rapporter à ses Frères, de ce qu’il aura ou vu, ou entendu dans son voyage, parce qu’il en peut arriver de grands maux. Que si quelqu’un tombait dans un tel inconvénient, il subira les peines régulières. On punira de la même manière tous ceux qui auront la témérité de sortir hors l’enceinte du Monastère, d’aller en quelque lieu que ce puisse être, ou de faire quoi que ce soit, sans l’ordre et sans la permission de l’Abbé.
Chapitre 68 Ce que doivent faire les Frères, quand on leur commande des choses impossibles
Si fratri inpossibilia iniungantur
Si cui fratri aliqua forte gravia aut inpossibilia iniunguntur suscipiat quidem iubentis imperium cum omni mansuetudine et oboedientia. Quod si omnimo virium suarum mensuram viderit pondus oneris excedere, inpossibilitatis suæ causas ei qui sibi præest patienter et oportune suggerat, non superbiendo aut resistendo vel contradicendo. Quod si post suggestionem suam in sua sententia prioris imperium perduraverit, sciat iunior ita sibi expedire, et ex caritate, confidens de adiutorio Dei, oboediat.
S’il arrive que l’on ordonne à un Frère des choses trop fortes, ou même impossibles, il faut qu’il reçoive le commandement qu’on lui fait, avec toute sorte de douceur et d’obéissance. Que s’il voit qu’elles excèdent entièrement ses forces, il représentera à son Supérieur les causes de son impuissance, sans émotion et avec toute la circonspection possible, et non point en lui témoignant de l’orgueil, de la contradiction ou de la résistance. Que si le Supérieur, après la remontrance qu’il lui aura faite, persiste dans l’ordre qu’il lui a donné, il faut que le Frère se persuade qu’il lui est utile qu’il en use de la sorte ; et que, mettant sa confiance dans l’assistance de Dieu, il lui obéisse par le sentiment d’une charité sincère.
Chapitre 69 Que nul dans le Monastère n’ait la témérité de prendre la défense d’un autre
Ut in monasterio non præsumat alter alterum defendere
Præcavendum est ne quavis occasione præsumat alter alium defendere monachum in monasterio aut quasi tueri, etiam si qualivis consanguinitatis propinquitate iungantur. Nec quolibet modo id a monachis præsumatur, quia exinde gravissima occasio scandalorum oriri potest. Quod si quis hæc transgressus fuerit, acrius coerceatur.
Il faut extrêmement prendre garde que par nulle raison aucun des frères dans le Monastère n’ait la témérité d’en défendre un autre ; comme s’il voulait le protéger, quelque affinité qu’il ait avec lui du côté du sang et de la nature ; et que jamais, sous quelque prétexte que ce puisse être, personne ne s’attribue cette autorité ; parce qu’il peut naître de là des scandales presque infinis. Que si quelqu’un transgresse cette ordonnance, il sera châtié avec beaucoup de rigueur.
Chapitre 70 Que nul n’ait la hardiesse de frapper ou d’excommunier personne
Ut non præsumat passim aliquis cædere
Vitetur in monasterio omnis præsumptionis occasio; atque constituimus ut nulli liceat quemquam fratrum suorum excommunicare aut cædere, nisi cui potestas ab abbate date fuerit. Peccantes autem coram omnibus arguantur ut ceteri metum habeant. Infantum vero usque quindecim annorum ætates disciplinæ diligentia ab omnibus et custodia sit; sed et hoc cum omni mensura et ratione. Nam in fortiori ætate qui præsumit aliquatenus sine præcepto abbatis vel in ipsis infantibus sine discretione exarserit, disciplinæ regulari subiaceat, quia scriptum est: Quod tibi non vis fieri, alio ne feceris.
On retranchera de la communauté tout ce qui pourrait donner occasion de s’élever. C’est pourquoi nous ordonnons et nous établissons que nul des Frères n’ait la hardiesse d’en excommunier ou d’en frapper un autre, si ce n’est que l’Abbé lui en ait donné le pouvoir. On reprendra publiquement ceux qui commettront des fautes ; afin que les autres en aient de la crainte. (1 Tim. 5.) Pour ce qui est des enfants, tout le monde prendra garde à eux, et il y aura des gens qui auront l’inspection particulière sur leur conduite, jusqu’à ce qu’ils aient atteint l’age de quinze ans ; en quoi toutefois on gardera toute la mesure et la modération nécessaire : mais celui qui se donnerait cette liberté à l’égard de ceux qui sont plus âgés, sans un ordre exprès de l’Abbé, ou même qui corrigerait les enfants, sans discrétion et avec trop de chaleur et de sévérité, il subira pour cela les peines régulières, parce qu’il est écrit : Ne faites pas à un autre ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît à vous-même. (Tob. 4.)
Chapitre 71 Que les Frères s’obéissent les uns aux autres
Ut oboedientes sibi sint invicem
Oboedientiæ bonum non solum abbati exhibendum est ab omnibus, sed etiam sibi invicem ita oboediant fratres, scientes per hanc oboedientiæ viam se ituros ad Deum. Præmisso ergo abbatis aut præpositorum qui ab eo constituuntur imperio, cui non permittimus privata imperia præponi, de cetero omnes iuniores prioribus suis omni caritate et sollicitudine oboediant. Quod si quis contentiosus repperitur, corripiatur. Si quis autem frater pro quavis minima causa ab abbate vel a quocumque priore corripitur quolibet modo, vel si leviter senserit animos prioris cuiuscumque contra se iratos vel commotos quamvis modice, mox sine mora tamdiu prostratus in terra ante pedes eius iaceat satisfaciens, usque dum benedictione sanetur illa commotio. Quod si contempserit facere, aut corporali vindictæ subiaceat aut, si contumax fuerit, de monasterio expellatur.
Ce n’est pas seulement à l’Abbé que tous les Frères doivent obéir ; mais il faut encore qu’ils s’obéissent les uns aux autres, et qu’ils sachent que c’est par cette voie-là qu’ils trouveront l’entrée du Royaume de Dieu. Donc, après s’être acquittés des ordres de l’Abbé, et de ceux des Religieux qu’il a établis pour le gouvernement du Monastère, aux commandements desquels on ne doit préférer l’ordonnance d’aucun particulier, les jeunes obéiront aux plus anciens, avec toute sorte de charité et d’empressement. Que s’il s’en trouvoit quelqu’un qui, par un esprit de contradiction, ne le voulût pas faire, on ne manquera de le punir.
Si un Frère est repris par son Abbé, ou par quelque ancien, pour quelque légère occasion que ce puisse être ; pour peu qu’il remarque en lui ou d’émotion ou de vivacité, il se prosternera aussitôt à ses pieds, le visage contre terre, et il y demeurera pour lui faire satisfaction, jusqu’à ce qu’il lui fasse connoître par la bénédiction qu’il lui donnera, que son émotion est apaisée. Que si quelqu’un méprise ce point de la Règle, qu’il soit puni d’une peine corporelle ; et au cas qu’il persiste dans son opiniâtreté, qu’on le chasse du Monastère.
Chapitre 72 Du bon zèle que les Moines doivent avoir
De zelo bono quod debent monachi habere
Sicut est zelus amaritudinis malus qui separat a Deo et ducit ad infernum, ita est zelus bonus qui separat a vitia et ducit ad Deum et ad vitam æternam. Hunc ergo zelum ferventissimo amore exerceant monachi, id est ut honore se invicem præveniant, infirmitates suas sive corporum sive morum patientissime tolerent, oboedientiam sibi certatim inpendant: nullus quod sibi utile iudicat sequatur, sed quod magis alio; caritatem fraternitatis caste inpendant. Amore Deum timeant. Abbatem suum sincera et humili caritate diligant. Christo omnimo nihil præponant, qui nos pariter ad vitam æternam perducat.
Comme il y a un zèle d’amertume qui est mauvais, qui sépare de Dieu, et qui conduit en Enfer ; aussi il y en a un qui est bon, qui sépare des vices, qui nous conduit à Dieu et à la vie éternelle.
Il faut donc que les Frères s’exercent dans ce saint zèle avec une charité ardente ; c’est-à-dire qu’ils doivent se prévenir par des témoignages d’honneur et de respect ; supporter avec une patience parfaite les infirmités les uns des autres, soit qu’elles soient dans le corps, soit qu’elles soient dans l’esprit (Rom. 12) ; et qu’ils se rendent a l’envi une obéissance exacte. (Philip. 2.) Que nul ne fasse ce qu’il croit lui être bon, mais ce qu’il juge être utile à son frère : qu’ils se donnent entre eux des marques d’une amitié toute chaste et toute pure ; qu’ils craignent Dieu ; qu’ils aiment leur Abbé d’un amour humble et sincère tout ensemble ; et qu’ils ne préfèrent jamais rien à Jésus-Christ, auquel il plaise de nous accorder à tous tant que nous sommes, l’éternité de ses Saints. (2. Pet. 1.)
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Chapitre 73 Que la pratique ou l’observation de toute justice n’est pas contenue dans cette Règle
De hoc quod non omnis iustitiæ observatio in hac sit regula constituta
Regulam autem hanc descripsimus, Regulam autem hanc descripsimus, ut hanc observantes in monasteriis aliquatenus vel honestatem morum aut initium conversationis nos demonstremus habere. Ceterum ad perfectionem conversationis qui festinat, sunt doctrinæ sanctorum Patrum, quarum observatio perducat hominem ad celsitudinem perfectionis. Quæ enim pagina aut qui sermo divinæ auctoritatis Veteris ac Novi Testamenti non est rectissima norma vitæ humanæ? Aut quis liber sanctorum catholicorum Patrum hoc non resonat ut recto cursu perveniamus ad Creatorem nostrum? Necnon et Collationes Patrum et Instituta et Vitas eorum, sed et regula sancti Patris nostri Basilii, quid aliud sunt nisi bene viventium et oboedientium monachorum instrumenta virtutum? Nobis autem desidiosis et male viventibus atque neglegentibus rubor confusionis est. Quisquis ergo ad patriam cælestem festinas, hanc minimam inchoationis regulam descriptam adiuvante Christo perfice; et tunc demum ad maiora, quæ supra commemoravimus, doctrinæ virtutumque culmina Deo protegente pervenies. Amen.
Christian Latin The Latin Library The Classics Page
Nous avons enfin écrit cette Règle, en sorte que l’observant dans les monastères, nous puissions faire connaître que nous gardons quelque honnêteté dans nos mœurs et que nous avons au moins parmi nous, les commencements d’une conduite religieuse. Mais pour ceux qui tendent à la perfection, ils ont les enseignements des Saints Pères, dont la pratique et l’observation portent les âmes à une piété consommée. Outre cela, y a-t-il une seule page, ou un seul conseil de ces divines instructions, qui se trouvent dans l’ancien ou dans le nouveau Testament, qui ne nous donne pour notre conduite des règles d’une rectitude infinie ? Y a-t-il un seul livre des saints Pères et des Docteurs Catholiques, qui ne nous montre le droit chemin qui doit nous conduire à notre Créateur ? Et les Conférences des anciens Solitaires, leurs instituts, leur manière de vie, et la Règle de notre Père saint Basile, sont-elles autre chose que les exemples que de parfaits Obéissants nous ont laissés ; ou des moyens certains pour acquérir les vertus de notre état ; et tout ensemble un sujet de honte et de confusion pour nous autres, qui passons misérablement nos jours dans la négligence et dans la paresse. Qui que vous soyez donc, qui désirez de marcher avec vitesse pour arriver à cette céleste patrie, accomplissez par la grâce de Jésus-Christ, cette Règle, que nous vous avons écrite comme un petit commencement de la vie monastique : et vous vous éleverez enfin, en la pratiquant, comme nous l’avons déjà dit, à de plus grandes choses ; et parviendrez avec le secours de Dieu au comble d’une doctrine toute sainte et d’une vertu toute divine.
Ainsi soit-il.
FIN.
« Ut in omnibus glorificetur Deus » — Règle, chapitre 57.
