Conservatoire
du Patrimoine
des Abbayes
Vue cavalière gravée de l’abbaye Saint-Pierre de Mas-Grenier, datée de 1686
La planche de cette maison : Celebris abbatia S. Petri de Curte seu de Manso Garnerio, 1686. La feuille porte le timbre de la Bibliothèque impériale.

Saint-Maur · 1670-1710

Monasticon Gallicanum

dom Michel Germain · gravé à Paris pour la Congrégation, jamais publié · imprimé enfin par V. Palmé, 1870-1871

Une histoire des maisons bénédictines de France qui n’est jamais parvenue à l’impression. Ce qui en est resté, ce sont ses images : abbaye après abbaye vue d’en haut, dessinée et gravée entre 1676 et 1710, dans les décennies où la Congrégation de Saint-Maur les rebâtissait. Pour les maisons détruites depuis, la planche est souvent l’image la plus complète de l’enclos tout entier qui ait subsisté.

Auteurdom Michel Germain, 1645-1694
Première éditionAucune de son vivant · Paris, V. Palmé, 1870-1871
ÉtendueDeux volumes in-folio ; 168 planches à la moitié de la taille des originaux, les deux cartes comptées à part
EnsuiteRéédité par Chamerot, 1877 · les matériaux du XVIIe siècle à la BnF, Latin 11818-11821
Le lireInternet Archive

L’épave d’un livre

Le Monasticon Gallicanum n’en fut jamais un. Le titre que dom Michel Germain lui destinait annonçait des histoires abrégées des monastères bénédictins réformés par la Congrégation de Saint-Maur, avec les planches topographiques de cent quatre-vingts d’entre eux — à peu près le nombre de maisons que la congrégation comptait alors. Il s’y mit vers 1670, faisant rédiger une notice maison par maison. Né à Péronne le 28 août 1645, profès à Saint-Remi de Reims en 1663, il était venu vers 1675 à Saint-Germain-des-Prés, où il travailla auprès de Jean Mabillon et partit avec lui pour l’Italie en 1685, pour en revenir l’année suivante.

Germain mourut le 23 janvier 1694, à quarante-huit ans. La plupart des notices étaient alors écrites ; la gravure se poursuivit sans lui et s’arrêta pour de bon vers 1710, la dernière feuille gravée étant une carte des maisons de la congrégation dessinée par le frère François Le Chevallier et gravée par H. van Loon. Les notices circulèrent ensuite en cahiers détachés, prêtés au XVIIIe siècle à des bénédictins qui ne les rendaient pas toujours au bon portefeuille. Ce qui en restait entra à la Bibliothèque nationale sous les cotes Latin 11818 à 11821, en quatre volumes, deux de texte et deux de planches, décrits par Léopold Delisle en 1865. Les cuivres n’ont jamais été retrouvés.

Vue cavalière gravée de l’abbaye de Jumièges, son église couverte et ses bâtiments conventuels intacts
Jumièges en Normandie, entière et couverte, sur une planche datée de 1678 et signée de son dessinateur, le frère Guillaume de la Tremblaye. L’abbaye fut vendue en 1795 et exploitée comme carrière de pierre de 1802 à 1824 ; l’église est depuis lors à ciel ouvert.Bibliothèque nationale de France · via Wikimedia Commons · domaine public

Signé au bas de la feuille

Les planches ne sont pas anonymes. Beaucoup portent au bas le nom du frère qui les a dessinées et celui du graveur qui a taillé le cuivre. La main qui revient est celle du mauriste frère Guillaume de la Tremblaye, que la Bibliothèque nationale donne pour le dessinateur du recueil, actif de 1677 à 1710 ; parmi les graveurs nommés sur les feuilles figurent Toustain, Levesque, H. van Loon, Dassonneville et J. C. David. Les millésimes y sont gravés eux aussi : Saint-Faron de Meaux 1676, Jumièges 1678, La Daurade 1680, Vendôme et Préaux 1683, Saint-Maurin 1688.

Comme estampes, elles n’ont rien de remarquable — la notice de la Bibliothèque nationale elle-même les dit dessinées avec plus de zèle que de talent et médiocrement gravées. Leur prix est ailleurs. Pierre-Marie Sallé le dit exactement : ce ne sont ni des vues imaginées ni des relevés archéologiques, mais les témoins de l’œuvre réformatrice des mauristes, chaque maison telle que la congrégation voulait qu’on la vît, une aile conventuelle neuve dressée auprès d’une église encore largement médiévale.

Vue cavalière gravée du prieuré Notre-Dame de la Daurade à Toulouse, au bord de la Garonne
Le prieuré Notre-Dame de la Daurade à Toulouse, au bord de la Garonne, sur une planche datée de 1680. Son église médiévale fut abattue en 1761 pour faire place aux quais.Bibliothèque nationale de France · via Wikimedia Commons · domaine public

Une douzaine d’albums, et une édition

Les tirages furent peu nombreux, et il n’est pas deux albums semblables. Louis Courajod en parcourut une douzaine pour une étude de vingt-huit pages in-folio parue en mai 1869. Il trouva 138 planches dans un album aux armes de Saint-Victor de Paris ; 175 dans l’exemplaire de la Mazarine provenant des Blancs-Manteaux, dont beaucoup, note celui qui le décrit, n’ont rien à voir avec le Monasticon ; 183 non numérotées dans un volume alors chez le libraire Charles Porquet, dont 146 seulement lui appartiennent vraiment, le reste étant pris pour l’essentiel aux Annales de Mabillon ; et un à la cathédrale d’York. Distinguer les feuilles authentiques des intruses fut la première tâche de l’éditeur.

Ce tri revint à Achille Peigné-Delacourt (1797-1881), qui avait déjà publié, sans date, la suite des planches des abbayes de la province ecclésiastique de Reims. Victor Palmé imprima ensuite l’ensemble à Paris en deux volumes in-folio, 1870 et 1871 — la Bibliothèque nationale catalogue l’ensemble sous 1871 —, avec une préface de Delisle : 168 planches à la moitié de la taille des originaux, 147 monastères, les deux cartes comptées à part. Combien de planches furent gravées en tout, on ne le sait pas au juste : l’édition en annonce 168, tandis que Sallé en compte 153 taillées avant l’arrêt du travail.

Pourquoi ce livre ici

Cette abbaye a sa planche. Celebris abbatia S. Petri de Curte seu de Manso Garnerio, datée de 1686, montre la maison vue d’en haut sous la PAX de la congrégation, avec une légende lettrée qui nomme, entre autres, l’église, le cloître et la bibliothèque. C’est une revendication autant qu’un constat, et c’est ainsi que nous la lisons : confrontée aux murs qui subsistent, elle est le premier document que l’on met sous les yeux de qui travaille au chartrier, et le point de départ du relevé que partagent le programme de recherche et les ateliers du bâti.

SourcesLa planche de cette abbaye reproduite en tête est un tirage du XVIIe siècle portant le timbre de la Bibliothèque impériale ; les planches de Jumièges et de La Daurade sont des feuilles de la Bibliothèque nationale de France publiées sur Wikimedia Commons ; toutes sont dans le domaine public. Les matériaux du XVIIe siècle sont BnF, Latin 11818 et 11819 pour le texte, 11820 et 11821 pour les planches, décrits par Léopold Delisle, « Inventaire des manuscrits latins de Saint-Germain des Prés », Bibliothèque de l’École des chartes, t. 26, 1865, p. 185-214, les volumes du Monasticon aux p. 205-207. Les dénombrements des albums sont ceux de Louis Courajod, Études iconographiques sur la topographie ecclésiastique de la France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Liepmannssohn et Dufour, 1869 ; l’appréciation moderne est celle de Pierre-Marie Sallé dans le Bulletin monumental, t. 180-4, 2022. L’édition imprimée peut se lire à l’Internet Archive et sur Gallica.